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Giselle, 15 ans, trompée, manipulée…


« Les ballets sont des rêves de poète pris au sérieux » (1)
Théophile Gautier (1811-1872), poète et auteur du ballet Giselle 

***
Dans le cadre de leur saison « ode à la femme » (« Ode à la femme », mon œil), les Grands Ballets canadiens de Montréal nous proposent un « chef-d’œuvre classique intemporel », « l’apothéose du ballet romantique », oui, vous l’aurez compris, un autre classique sexiste imbuvable, obsolète et désuet : Giselle.

Aimer « à la folie », ou, manipulation psycho-affective d’une mineure 

Créé en 1841 par le fameux boys club de l’Opéra de Paris de l’époque (Marius Petipa et son petit groupe), le ballet Giselle reçut alors des critiques dithyrambiques, la danseuse étoile, Carlotta Grisi, qui y tenait le rôle principal, brillait par sa grâce et sa légèreté : « elle semble voler ». (2) (Soulignons au passage qu’en ballet classique, comme dans nombreux contes féeriques sexistes, relevant plus souvent qu’autrement de purs fantasmes masculins, on adore effectivement les femmes légères, aériennes, éthérées, capables de voler, de s’évaporer, voire de disparaître dans les limbes en un seul coup de baguette magique phallique, n’ayant ainsi aucun poids dans la réalité, et donc, plus faciles à manipuler de tous bords, tous côtés – Les pieds écarlates).

Mais revenons à Giselle. C’est quoi l’histoire de Giselle ? Eh bien, la voici, telle qu’illustrée dans le livre multimédia pour enfants, Giselle : un ballet d'Adolphe Adam (3) :

« Âgée de quinze ans, Giselle était la plus jolie fille du village. Sa beauté égalait sa grâce et tous les villageois l’adoraient. » (D’entrée de jeu, on comprend tout de suite où commencent les rêves et les fantasmes de poètes, la jeune fille étant mineure, mais poursuivons…)

La pauvre Giselle, donc, 15 ans, simple paysanne, naïve, mais adorable comme tout, aime danser, tournoyer, virevolter, au lieu de « s’occuper de la maison », au grand désarroi de sa mère. Elle aime aussi un homme, Loys, qu’elle croit être, lui aussi, simple paysan. Or il s’agit en réalité d’un riche seigneur, Albert (ou Albrecht) de Silésie, déjà fiancé (l’enfoiré) à la princesse Bathilde, se faisant passer pour un paysan afin de conquérir la douce et très jeune Giselle, 15 ans…

Dès le début de l’histoire, Giselle fait pourtant un rêve prémonitoire lui révélant que Loys aime en réalité une « autre femme ». Elle confie alors son inquiétude à Loys, qui, en parfait hypocrite qu’il est, la « rassure » (c’est-à-dire, lui ment en pleine face) : « Je n’aimerai que toi, mon ange, je te le jure ! » … (Pfft ! Maudit menteur !) Mais Giselle décide néanmoins de vérifier cette affirmation à l’aide d’une marguerite, car, évidemment, à cet âge, au XIXe siècle, et plus particulièrement dans les fantasmes de poètes, « [s]eules les fleurs disent la vérité ! »

Elle effeuille alors une marguerite, « un peu… beaucoup… passionnément… à la folie… », pour aboutir à « pas du tout ! » – (deuxième indice que notre héroïne doit définitivement se méfier). Mais Loys insiste : « Tu t’es sûrement trompée! » (Évidemment, belle technique de manipulateur aguerri, c’est elle qui est dans le tort, qui s’est sûrement trompée, et non lui, le trompeur…) Il s’empare alors d’une autre fleur et la dépouille à son tour de ses pétales, « se débrouill[ant] pour terminer sur "à la folie" ». (Manifestement, un crosseur, c’t’un crosseur…)

Pendant ce temps, le prince de Courlande fit son entrée au village, avec, « derrière lui », sa fille Bathilde, la vraie fiancée d’Albert, tandis que Hilarion, lui, garde-chasse, principal rival dans ce récit, amoureux lui aussi de la très jeune et ravissante Giselle, découvre pour sa part le pot aux roses de Loys/Albert, et met au grand jour la supercherie du « prince séducteur » aux villageois : « Cet imposteur est un seigneur qui joue les paysans ! Il se moque de nous ! Regardez ce que j’ai trouvé chez lui ! », exhibant la pièce à conviction trouvée chez lui, une « magnifique épée » (gros symbole phallique fort tranchant, soit dit en passant) ne pouvant appartenir qu’à un seigneur, et non à un simple paysan.

Mais le « séducteur » Loys/Albert, comme tout bon menteur, manipulateur et prédateur, insiste, persiste et signe, quant à sa véritable identité : « Je ne suis qu’un simple paysan, souffla-t-il, un paysan qui n’a qu’un seul désir, t’aimer. » « La malheureuse ne demandait pas mieux que de le croire. » (Évidemment, elle a 15 ans !)

Le prince de Courlande surgit alors, accompagné de sa fille Bathilde, découvrant Albert à genoux devant Giselle, et confirmèrent sur-le-champ ce que la jeune Giselle pressentait depuis le début, un vulgaire imposteur : « Mais… c’est mon fiancé ! », cria Bathilde.

« C’en était trop pour la pauvre Giselle. Les larmes ruisselèrent sur ses joues et elle sentit la folie la submerger. » (À vrai dire, il s’agit sans doute d’une émotion appelée colère, très souvent accompagnée de larmes, chez nombreuses jeunes filles et femmes, mais puisque cette émotion est généralement interdite aux femmes, on préfère l’associer à la crise hystérique ainsi qu'à la folie.)

« La tromperie d’Albrecht inflige [donc] une fêlure psychologique en Giselle qui sombre peu à peu dans la folie. » (4) « Puis, pensant au seul amour qui lui restait [la danse], elle se leva et sous les yeux de sa mère affolée [bon, une autre…] elle dansa et dansa encore avec tant de passion qu’elle ne pouvait plus s’arrêter », et finit ainsi par en mourir.

Au cimetière résident les Wilis, des « silhouettes fantomatiques » issues de légendes allemandes, soit toutes « [c]es jeunes fiancées mortes avant leurs noces [et donc encore vierges] [qui] ne peuvent trouver le repos dans leurs tombes. À minuit, elles se rassemblent pour aller danser, mais malheur au voyageur égaré qui les rencontre, car elles se vengeront et le feront danser jusqu’à ce qu’il meure à son tour. »

La nuit venue, elles jettent d’abord leur dévolu sur Hilarion (le lanceur d’alerte doit définitivement être éliminé dans cette histoire…) qui meurt, épuisé d’avoir trop danser.

Mais lorsque se pointe Albert, le manipulateur princier, Giselle, 15 ans, bonne fille de village, si jolie et si adorable que tout le monde l’aime, décide pour sa part de lui venir en aide, de l’épargner et de le sauver des forces cruelles des Wilis, de cette ritournelle mortelle, avant de disparaître dans les limbes à tout jamais. Fin.

Une femme « bonne », comme Giselle, le sera éternellement, nous dit la morale de l’histoire ? Ou est-ce le récit d’une pauvre fille, mineure, trompée par un hypocrite, manipulée par un menteur professionnel, un homme déjà fiancé ?

« Intemporel », ce ballet, messieurs ? Vraiment ? Même au XXIe siècle ? Même depuis le mouvement MeToo/Moiaussi ? « L’apothéose du ballet romantique » ? Le « ballet parfait » ? Pour qui, au juste ? Les boys clubs de ce monde ?

Ludmilla doit se retourner dans sa tombe… Ou est-elle en train de chorégraphier pour les Wilis, disparue elle aussi dans les limbes, le néant, évaporée de notre culture, de notre histoire québécoise - (Je me souviens… de Ludmilla Chiriaeff; La Place des arts… et des hommes)

*** 
Sur le même thème de l’instrumentalisation des femmes par le boys club des Grands Ballets canadiens de Montréal :
Le Lac des cygnes, ou, le drame de Tchaïkovski (12 fév 2019)
Where Are All the Women? de Tessa Perkins Deneault (The Dance Current, 30 mars 2018)
Chercher la femme (et ne pas la trouver) de Nathalie Petrowski (La Presse, 7 mars 2018)
Scandale culturel - dossier (12 fév 2018)
Pour en finir avec Cendrillon (17 sept 2017)
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(1) Tiré du site de l’Opéra de Paris.
(2) Idem.
(3) Giselle : un ballet d'Adolphe Adam / d'après un texte de Théophile Gautier; illustré par Victoria Fomina; adapté par Pascale de Bourgoing. Fribourg: Calligram, 2006.
(4) Tiré du site des Grands Ballets canadiens de Montréal.

Photo : illustration du ballet Giselle, de Libico Maraja

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