Passer au contenu principal

Les pieds écarlates


L'intense et effroyable série américaine The Handmaid's Tale (La Servante écarlate, 2017) est basée sur le récit dystopique de Margaret Atwood, publié en 1985, dans lequel les femmes d'une nation futuriste perdent subitement tous leurs droits, celui de travailler, de posséder des avoirs tout comme leur propre corps.

Servant uniquement à la procréation, les servantes drapées de rouge (ressemblant au Petit chaperon rouge, petite fille courant à sa perte dans les bois et la gueule du loup), portant une corniche blanche (évoquant pour sa part La Soeur volante avec Sally Field, diffusée dans les années 70) ainsi que le nom de leur maître (Commander) - Offred, qui appartient à Fred, ou Ofglen, la femme à Glen (outch!) - doivent obéir aux ordres d'un nouveau système ultra-religieux et totalitaire, et tout ça donne des frissons, parfois même des nausées.

Dans le quatrième épisode, June/Offred, interprétée par Elisabeth Moss, et sa meilleure amie Moira (Samira Wiley) tentent de prendre la fuite. Cette dernière y parvient - enfin, c'est discutable - mais Offred, elle, est appréhendée et doit retourner vivre dans sa terrible communauté. La punition qui lui est infligée est particulièrement saisissante, révélatrice et hautement symbolique : on lui flagelle le dessous des pieds, la contraignant ainsi au lit, les pieds ensanglantés.

Pieds et mouvements des femmes

Dans différents contextes, les pieds de la femme servent à mieux la contrôler. On n'a qu'à penser à cette tradition chinoise millénaire qui consistait à bander les pieds de la fillette, bien souvent à partir de l'âge de deux ans, afin de limiter au maximum leur croissance, les petits pieds étant alors perçus comme un symbole de féminité attisant, apparemment, le désir masculin.

Dans son livre Les cygnes sauvages: les mémoires d'une famille chinoise de l'Empire céleste à Tian'am-men (Plon, 2006), l'auteure Jung Chang, évoque l'expérience de sa grand-mère: « Au-delà de ses charmes indéniables, elle détenait un atout majeur sous la forme de ses pieds bandés, surnommés en chinois "lys dorés de trois pouces" (sam-tsun-gin-lian). Elle évoluait telle "une tendre pousse de saule agitée par la brise printanière", selon la formule consacrée. La vision d’une femme trottinant sur ses pieds atrophiés était censée avoir un effet érotique sur les hommes, cette vulnérabilité manifeste provoquant, disait-on, chez la gent masculine des sentiments protecteurs. » (1) 

Telle une tendre pousse de saule agitée par une brise printanière... Même lorsqu'elle se déplaçait, la femme chinoise n'était pas mue par une force intérieure, mais bien externe à elle-même, une brise printanière, un vent doux soufflant sans violence, un courant d'air ferait sans doute la même affaire. Autant dire, aucune menace de protestation à l'horizon.

Cette pratique du « lys dorés de trois pouces » provoquait, cela va sans dire, d'atroces douleurs aux femmes, fracturant plusieurs os des pieds, en plus de nombreuses infections : « Il était rare qu'un homme voie des pieds nus, généralement enveloppés de chairs malodorantes et en putréfaction. » (2)

Dans les pays occidentaux, les talons aiguilles, en plus de limiter les déplacements de la femme, et conséquemment sa fuite, provoqueraient un effet similaire, suggérant cette désirable vulnérabilité qui susciterait chez l'homme ce prétendu sentiment protecteur.

Il en est de même avec le mythe enchanteur de la ballerine qui, se déplaçant légèrement sur ses pointes, incarnerait l'idéal de la beauté féminine, être contenue et angélique, vertueuse princesse, voire étoile intouchable, sans jamais dévoiler la douleur réelle. Défiant ainsi les lois de la physique, la force gravitationnelle elle-même - ce n'est pas peu dire -, la ballerine bondit sans faire de bruit, se déplace sans poids, comme flottant dans un rêve, transcendant la nature humaine terrestre, et donc, sa souffrance inhérente.

La ballerine, la princesse, la fée-marraine, la fée-clochette, bref, tous ces personnages féminins féeriques apparaissant inlassablement dans les
« merveilleux » contes pour enfants, nous renvoient inexorablement un idéal de femme, et donc désirable, au caractère aérien, voire éthéré. Frêle, maigre, légère, elle flotte, vole dans le ciel (encore La Soeur volante), appartenant au monde de l'au-delà, se mouvant au gré des vents et des fantasmes machistes que l'on retrouve inéluctablement dans les ballets classiques les plus populaires au monde, inspirés de tous ces contes sexistes du 18e siècle, entre autres, La Belle au bois dormant, Casse-Noisette, l'insupportable (on est pu capable) Cendrillon (Pour en finir avec Cendrillon), ou encore Le Lac des cygnes, thème repris dans le grotesque et sadique film américain Black Swan (Le cygne noir, 2010), réalisé par Darren Aronofsky qui en remet cette année avec Mother!.

« Ma grand-mère passait pour la plus jolie fille de la ville. Les gens disaient qu'elle se distinguait des autres, tel "un cygne au milieu des poussins". » (3) Encore et toujours le cygne blanc, symbole de pureté féminine, de blanche virginité, de silencieuse et gracieuse docilité, s'opposant au cygne noir, évoquant pour sa part les forces occultes de la femme « bestiale », c'est-à-dire sexuée et sexuelle.

D'ailleurs, Serena Joy (Yvonne Strahovski), l'épouse officielle de Fred dans La Servante écarlate, offre un joli coffret à Offred, l'esclave sexuelle. Dévoilant l'étourdissante ballerine pirouettant inlassablement devant son miroir, la boîte à musique joue en boucle le thème musical du cruel ballet de Tchaïkovsky : l'interminable duel entre deux femmes, elle, "joie sereine", cygne blanc, symbole de fécondité (mais la femme est stérile), l'autre, cygne noire, femme souillée par le sexe, violée maintes fois, dérivant mentalement, mais néanmoins génitrice potentielle.

Immobilisation versus mobilisation

Contrôler les pieds de la femme, entre autres par la douleur, c'est restreindre ses déplacements, ses actions, ses possibles fuites, mouvements de protestation, voire d'émancipation, les systèmes machistes et abusifs privilégiant incontestablement l'immobilisation, la paralysie (physique et psychologique) en induisant la peur.

C'est s'attaquer ainsi à sa liberté, à la mobilisation des forces agressives vitales, à toute forme de soulèvement, d'opposition, jusqu'à sombrer dans la folie, l'autodestruction, sa propre perte, l'empêchant ainsi de se tenir fermement sur ses deux pieds, « comme un homme », de prendre position, de parler sur un même pied d'égalité, de manifester dans la rue, ou bien de marcher vers d'autres horizons tout simplement.

***
« ... il est toujours facile de déclarer heureuse la situation qu'on veut lui [autrui] imposer: ceux qu'on condamne à la stagnation en particulier, on les déclare heureux sous prétexte que le bonheur est l'immobilité. » 
Simone de Beauvoir - Le deuxième sexe


 « N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse 
pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilante votre vie durante. » 
Simone de Beauvoir

-----------
(1) Chang, J. (2006). Les cygnes sauvages: les mémoires d'une famille chinoise de l'Empire céleste à Tian'am-men. Paris: Plon, p.14.
(2) Ibid, p.15.
(3) Idem.

Messages les plus consultés de ce blogue

Mobilité vs mobilisation

On aime parler de mobilité depuis quelques années. Ce mot est sur toutes les lèvres. C’est le nouveau terme à la mode. Tout le monde désire être mobile, se mouvoir, se déplacer, dans son espace intime autant que possible, c’est-à-dire seul dans son char, ou encore dans sa bulle hermétique dans les transports collectifs, avec ses écouteurs sur la tête, sa tablette, son livre, son cell, des gadgets, alouette. On veut tous être mobile, être libre, parcourir le monde, voyager, se déplacer comme bon nous semble. On aime tellement l’idée de la mobilité depuis quelque temps, qu’on a même, à Montréal, la mairesse de la mobilité, Valérie Plante. On affectionne également les voitures, les annonces de chars, de gros camions Ford et les autres - vous savez, celles avec des voix masculines bien viriles en background - qui nous promettent de belles escapades hors de la ville, voire la liberté absolue, l’évasion somme toute, loin de nos prisons individuelles. Dans l’une de ces trop nombre

Femmes consommables

Elles ne datent pas d’hier, ces maudites pubs à marde. Mais lorsque j’ai aperçu celle-ci, au début de l’été, cette gigantesque publicité de bières au métro McGill, j’ai pensé, comme une vraie hurluberlue habitant toujours la planète Utopie  : «  Pfft ! Ça ne passera jamais ! Dans l’temps de l’dire, ces affiches seront recouvertes de collants "pub sexiste" que les féministes apposent ici et là, au centre-ville de Montréal. Check ben ça… ! » Je suis repassée maintes fois devant depuis, jamais vu un seul collant, sapristi. Neuf femmes consommables, mesdames et messieurs – neuf ! un vrai harem –, bien fraîches évidemment, et de préférence « à prendre » sur le bord d’un lac quelque part pendant vos vacances : la Brise du lac , la Ci-boire , la Matante , la Désirée , la Chipie , la Valkyrie , la Joufflue , la Belle Mer – quelqu’un devrait définitivement aller consulter –, ou encore la Nuit blanche – j’imagine que, comme Brise du lac , elle aussi n’est que de passage… I

Il s’appelle Izzy…

Il est jeune. Il est beau. Et il bouge comme un dieu grec, un danseur naturel, en duo, que dis-je, en symbiose avec sa guitare électrique. Voilà seulement trois semaines qu’il est débarqué à Montréal, et pourtant, voilà maintenant trois fois que les vrombissements de son instrument m’appellent au loin (comme le cri du mâle avisant les femelles dans les parages), retentissant tantôt devant la Place des arts, tantôt au métro Mont-Royal, et aujourd’hui encore, à la Place Émilie-Gamelin. Chaque fois, complètement hypnotisée par ce musicien en mouvement, je reste là à l’écouter, à l’observer de très près, pantoise, voire en pâmoison, la bouche ouverte, vibrant de joie, tapant du pied et cognant de la tête - et non, généralement parlant, « la madame » constamment à boutte de toute ne se pâme pas si facilement que cela. Mais là, elle a même sorti son Kodak, un événement en soi, pour finalement, après trois sons de cloche de la vie, immortaliser ce moment. Car voyez-vous, Izzy, 19 an