Plusieurs fois par semaine, je me répète que je ne suis clairement pas née la bonne année, pire, à la bonne époque. Si je pouvais recommencer, je le ferais. Je vous jure. Pas une semaine ne passe sans que je remette en question ma vie dans cette société. Ma vie, oui. C’est une bien mauvaise époque pour être sur Terre et exister. Bien franchement, je déteste pratiquement tout de cette époque individualiste, à commencer par ce narcissisme effréné, cette mise en scène perpétuelle, cette insignifiante représentation du moi sur la « place publique » qui inclut évidemment l’espace virtuel où les « je-me-moi » pullulent sans cesse et célèbrent eux-mêmes leur « unicité » grâce aux technologies qui ont fait de chacun d'eux un produit.
Dans l’espace public, je ne supporte plus de voir des gens tendre le bras pour prendre des photos d’eux-mêmes, des selfies, oui, des égoportraits insignifiants, tout en exécutant de minables moues insupportables d’enfants gâtés devant leur portable. Alors imaginez combien de fois je roule les yeux au cours d’une seule journée, que je soupire par dépit, par pur découragement devant autant de faux amour de soi, un amour maladif de surcroît.
Rien ne m’horripile plus que d’être prise en otage dans le métro et de devoir subir les conversations des autres sur le haut-parleur de leur cellulaire suivi d’un égoportrait à la con et pour lequel des gens se replacent interminablement quelques mèches de cheveux. « Man, ça ne fait aucune différence, tes cheveux. Ils sont pareils comme tantôt », ai-je envie de dire au gars dans le métro. Mais je me tais. Je les juge en silence et les diagnostique intérieurement : « Maudit que vous êtes narcissiques, bordel ! »
Je ne comprends pas comment notre société est devenue aussi malade – car le narcissisme est une maladie, un trouble mental, ne l’oublions pas. C’est un trouble de la personnalité dans le DSM, le manuel des pathologies et diagnostics des psychiatres. Et pourtant, tout le monde joue le jeu de la « célébration » du petit moi sur les réseaux sociaux, et donc, célèbre directement une société malade (mais qui surconsomme sans honte sur cette planète qui brûle lentement).
Moi, moi, moi, regardez-moi !
Le Complexe Desjardins, par exemple, célèbre ces temps-ci ses 50 ans. Pour souligner en grand l’événement, le Complexe quinquagénaire a évidemment installé une machine à photos gratuite, mise à la disposition du public. Les gens s’assoient à l’intérieur de la machine (qui ressemble à n’importe quelle machine à photos de jadis), prennent des photos d’eux-mêmes et attendent ensuite de voir leurs jolis minois (c’est très discutable) apparaitre sur le grand écran juste à côté dans le centre commercial. La photo est ainsi diffusée pour que tout le monde la voit. Oh wow.
« Ah mon Dieu, Ginette, viens voir ! Notre photo est là ! »
En mangeant ma pomme (1,25$ une pomme, soit dit en passant !), j’ai observé un couple tout énervé qui revenait au Complexe Desjardins pour voir si leurs faces apparaissaient toujours sur le grand écran. Plus insignifiant que ça, tu meurs… Non mais, sincèrement, où s’en va le monde ?
Non seulement je ne suis clairement pas née la bonne année, ni à la bonne époque, mais si on m’avait dit, à ma naissance, que je passerais une bonne partie de ma vie à regarder des gens qui se prennent eux-mêmes en photo en tendant un bras, j’aurais refusé.
Clairement informée et avisée à ma naissance de cette société narcissique qui m’attendait, j’aurais refusé de venir au monde. J’aurais laissé passer l’autre (le jumeau) et j’aurais dit : « Pas pour moi, non merci. Je reviendrai un autre tantôt. »

