La danse a toujours été associée aux forces du Mal, à la présence satanique, aux manifestations et « contorsions diaboliques », et donc, au péché, du moins dans la religion catholique. Salomé, par exemple, est un personnage biblique qui incarne « la puissance diabolique » et funeste « d’une femme qui danse ». (1) Selon l’un des pères fondateurs de l’Église catholique, Jean Chrysostome (vers 345-407), d’ailleurs : « Ubi Saltatio Ibi Diabolus ». « Là où il y a la danse, il y a le diable ». Ce lien intime entre la danse et le prince des anges déchus est à la source de nombreuses légendes, comptines et contes pour enfants. Il existe également un proverbe suédois éloquent à cet effet : « Il n’y a pas de danse sans que le diable y mette sa queue » …
En raison de ce malheureux amalgame entre « Le Malin » et le domaine de Terpsichore, plusieurs sociétés et religions ont interdit la pratique de la danse, au fil du temps, ces prohibitions servant essentiellement à assurer l’ordre public dans les villages, les villes et les cités durant certaines périodes de l’année. On se souviendra notamment du film américain « Footloose » (Pied perdu, 1984) dans lequel la danse et la musique sont proscrites par le révérend Shaw Moore (John Lithgow) dans une petite ville du Texas, ces amusements pouvant conduire à la dépravation, à de graves accidents, pire, à la mort.
Pauvre Rose Latulipe
Au Québec, nous avons nous aussi une légende datant du XIXe siècle, « Le diable à la danse » ou « Diable beau danseur ». C’est à Philippe Aubert de Gaspé, fils (1814-1841) que nous devons la publication de cette histoire qu’il intégra à son roman L’influence d’un livre, paru à Québec en 1837. (2) Comptant plus de deux cents versions légèrement différentes, la légende du « Diable beau danseur » se déroule au XVIIIe siècle, alors qu’il est interdit de danser durant le Carême.
Le récit met en scène Rose Latulipe qui, comme bon nombre de jeunes filles, « aimait trop danser », plaire aux garçons et se divertir. Alors qu’on ignore l’âge exact de l’héroïne dans cette fable, l’écrivain canadien-français nous la présente ainsi : « " […] c’était une jolie brune que Rose Latulipe : mais elle était un peu scabreuse pour ne pas dire éventée" qui "aimait beaucoup les divertisse-ments" ». « De plus, malgré ses fiançailles avec Gabriel Lépard, elle ne repoussait pas les compliments des autres garçons. Une coquette, donc, à la fois honnête et légère. » (2)
Puisqu’il était interdit de danser et de s’amuser durant le Carême, la « coquette » et « légère » Rose Latulipe souhaita organiser une fête la veille du Carême, obtenant sur-le-champ la permission de son père qui, pauvre homme, « ne peut rien lui refuser ». La célébration s’organisa alors et, le soir venu, les villageois et les musiciens s’amenèrent chez les Latulipe pour la veillée. Mais voilà que surgit de nulle part un « bel étranger » qui tient absolument à danser avec Rose et personne d’autre. La jeune Rose Latulipe accepte de danser avec le bel inconnu chapeauté et élégamment vêtu. Encore et encore, le couple danse fougueusement sous le regard attentif de la grand-mère et du fiancé, furieux.
Seulement, l’étranger en question est nul autre que le diable en personne. Pauvre Rose, elle en payera cher le prix. Les conséquences diffèrent selon les versions de la légende ; Rose Latulipe se retrouve tantôt les pieds ensorcelés, ne pouvant plus arrêter de danser, gigotant et dansant ainsi après minuit, alors que le Carême vient tout juste de commencer. C’est là une faute grave puisque c’est péché.
Dans une autre version du Diable à la danse, c’est la grand-mère de Rose – « la vieille femme » symbolisant « l’ordre ancien des choses » (2) – qui reconnait l’intrus, l’asperge d’eau bénite, le danseur diabolique prenant immédiatement la fuite. Dans une autre version encore, c’est le curé de la paroisse (force de l’ordre religieux) qui vient en aide à la pêcheresse. Rose Latulipe entre alors au couvent où elle meurt cinq ans plus tard sans n’avoir plus jamais osé danser.
Or, quelle que soit la version de la légende, une jeune fille qui danse doit invariablement en subir les conséquences. C’est là un thème récurrent qui affecte seulement les filles qui dansent, étrangement, et jamais les garçons : celui de la transgression. La fille ou jeune femme qui transgresse les règles doit forcément en payer le prix. Et c’est ainsi dans la majorité des contes de fées et histoires anciennes pour enfants, où les jeunes filles qui aiment « trop danser » sont habituellement punies ou, pis encore, en meurent carrément.
C’est le destin tragique de Giselle, par exemple, célèbre ballet romantique créé en 1841 à l’Opéra de Paris, qui meurt d’avoir trop dansé. L’auteur, Théophile Gautier (1811-1872), s’inspira des fables allemandes romantiques de Heinrich Heine (1797-1856) ainsi que du poème Fantôme de son idole Victor Hugo (1802-1885), publié dans le recueil Les orientales en 1829, mettant en scène une jeune danseuse espagnole de quinze ans, aux yeux noirs et étincelants qui trépassa un soir en sortant d’un bal :
« Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.
Le bal éblouissant ! le bal délicieux ! […]
Elle est morte. – À quinze ans, belle, heureuse, adorée !
Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuil. »
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Quelle que soit la version, la morale de la légende du « diable à la danse » demeure toujours la même : les jeunes filles « coquettes » et « insoumises » qui ne respectent pas les règles et qui ne se conforment pas aux normes (patriarcales) seront sévèrement punies.
Reprise inlassablement depuis plus de deux siècles, la légende du diable à la danse parait encore aujourd’hui, au XXIe siècle, entre autres, sous forme d’une bande dessinée pour enfants intitulée Rose Latulipe. La conclusion est par ailleurs formulée très clairement : « Mieux vaut ne pas désobéir ni être trop coquette dans la vie! C’est du moins ce que la légende dit! » (3)
Dans toutes ces histoires sexistes, désuètes et exécrables impliquant malheureusement la danse, on ne nous révèle jamais ce qui arrive aux garçons et aux jeunes hommes qui aiment beaucoup trop danser, se divertir et s’amuser. Car, invariablement, c’est toujours la femme la coupable, celle qui commet une faute grave. En dansant tout simplement, une femme n’est-elle pas toujours, à l’instar de Salomé, une sensuelle tentatrice, une dangereuse diablesse, une fatale allumeuse ?
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Image : « La Légende de Rose Latulippe », toile de Rolande Sicotte (voir la toile originale en couleur, Musée des beaux-arts de Québec, 1937).
(1) Claudia Palazzolo, Mise en scène de la danse aux Expositions de Paris, 1889-1937 : une fabrique du regard (l’Oeil d’or, 2017).
(2) Jean Du Berger, Le diable à la danse (CELAT: Presses de l’Université Laval, 2006).
(3) Martine Latulippe, Rose Latulipe (Auzou, 2017).
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