Passer au contenu principal

Leçon guerrière (2)


Dans la vie, il faut choisir ses batailles. C’est du moins ce qu’on dit. Mais parfois, c’est la bataille qui vous choisit. Une cause qui vous tient particulièrement à cœur vous demande de vous lever, de prendre les armes et de vous battre. Pour elle, pour les autres, pour les générations à venir. Et quoi de mieux que des faits, des arguments et les bons mots pour le dire, pour aller au batte.

La nécessité, la nécessité, la nécessité 
Les agents d’immeuble répètent sans cesse « location, location, location », moi je dis « la nécessité, la nécessité, la nécessité ». Car d’aussi loin que je me rappelle, je n’ai jamais rêvé d’écrire ou de publier quoi que ce soit, outre mes p’tits travaux d’école bien entendu, et un essai dans mon domaine d’expertise. Tout ce qui m’intéressait, moi, dans la vie, c’était de lire et de danser - « Laissez lire, et laissez danser; ces deux amusements ne feront jamais de mal au monde », disait Voltaire. J’aime aussi Voltairine de Cleyre, mais ça, c’est une autre affaire - étudier beaucoup donc, faire mon doc et puis éventuellement mon post-doc, afin d'enseigner à l’université, mon rêve de gamine.

Pendant des années, et même des décennies, c’est ce que j’ai fait tous les jours, mis ardemment en pratique. J’ai dansé, dansé et dansé encore, enseigné la danse aussi (des heures et des heures de plaisir), martelé mes pieds sur des planchers, tant sur scène que dans nombreux studios (on appelle ça du flamenco), lu encore et encore, tout cela en étudiant évidemment – au total, six belles années universitaires… pour absolument rien, mais là encore, je m’éloigne.

C’est l’américanisation de ma profession par un boys club de ce monde, en 2012, en pleine grève étudiante et prolifération de carrés rouges, qui m’a mis le feu aux poudres. C’est par nécessité intérieure, comme disait Kandinsky, mais externe aussi j’ajouterais, que j’ai tout arrêté, mis fin à ce long parcours universitaire, et me suis mise, en lieu et place, à varger sur un clavier.

Moi qui avais toujours développé des phrases corporelles, des gestes et des gestuels, des séquences de mouvements, des routines et des chorégraphies dans la plus belle langue qui soit, le langage non-verbal, voilà qu’il me fallait maintenant mettre des mots sur mes arguments, dans le langage courant, le verbal, et composer de « vraies » phrases, des paragraphes et des textes. Misère… « L’enfer sur Terre » - j’exagère à peine - quand tu ne sais pas écrire un traître mot, quand t’as envie de danser ta colère, pas de la mettre en mots, quand t’as jamais désiré ce médium qui t’oblige à tout mettre sur une feuille blanche, même virtuelle. But you know, when the shit hits the fan…

Alors je me suis mise à piocher sur un clavier, comme une vraie cinglée, par pure nécessité, avec toute la force du désespoir. Pour me battre, pour lutter, pour moi, pour les autres, pour le futur de ma profession, mais surtout, pour mettre en lumière la vérité. J’ai frappé sur des claviers ces dernières années peut-être autant que tous ces golpes, ces "tacons" et autres desplantes exécutés sur des planchers. C’est la nécessité qui fait ça. La douleur aussi. C’est viscéral…

Ayoye ! Tu m’fais mal à mon cœur d’animal... 

Et aujourd’hui, étrangement, je ne peux plus m’arrêter. L’énergie qui animait autrefois mes pieds s’est propulsée dans le bout de mes doigts et me dicte quoi écrire. Exactement comme lorsque je dansais, lorsque j’improvisais. Tu te laisses aller, portée par la musique. Là, c’est le corps du texte qui parle, quelque chose de plus fort que soi qui s’empare de vous et t’amène là où tu voulais aller… ou pas du tout, là où tu ne l'avais jamais imaginé.

C’est la force de la nécessité, imbriquée à celle du désespoir, qui me mènent par le bout du nez depuis des années. Même quand t’es à boutte, même quand tu tiens à peine deboutte, qu’importe le langage.

*** 
« Moi, j’écris pour combattre le sentiment d’impuissance qui m’étreint jour après jour. J’écris pour garder le moral. J’écris pour me venger des salopards qui nous racontent des peurs. J’écris pour lutter contre la bêtise et le mensonge médiatisé. (…) Quand j’écris, c’est pour partager mon écœurement. J’écris pour ne pas étouffer dans mes propres vomissures. J’écris pour me libérer de ma haine dévorante. J’écris pour respirer un peu d’air pur dans toute cette marde. » - Pierre Falardeau, dans Les bœufs sont lents mais la terre est patienteOlé!

Messages les plus consultés de ce blogue

Le Prince et l’Ogre, le mauvais procès

Poursuivi en justice pour des agressions sexuelles et des viols qu’il aurait commis à l’endroit de plusieurs femmes, un homme connu du grand public subit un procès. Dans le cadre de ces procédures, des témoins défilent à la barre. Parmi ceux-ci, des amis de longue date, des proches, des collègues et d’anciens collaborateurs venus témoigner en faveur de l’accusé. Tous soulignent sa belle personnalité, le grand homme qu’il a toujours été. Ils le connaissent bien ; cet homme n’est pas un agresseur. Au contraire, il a toujours joui d’une excellente réputation.  C’est un homme « charmant, courtois, poli et respectable » tant envers les hommes que les femmes, répéteront-ils. Il est « un peu flirt », certes, « comme bien d’autres ». Mais personne n’a souvenir qu’on ait parlé en mal de lui. Jamais. Parfois, il est vrai, il a pu se montrer insistant envers quelques femmes, affirmera lors d’une entrevue un excellent ami depuis le Vieux Continent. Mais on pa...

La religion capitaliste

« Au nom du père, du fils et du capitalisme ». Voilà une des affiches que j’ai aperçues maintes fois durant tout le printemps froid et maussade. Elle était tantôt placardée dans les ruelles du Quartier Latin, tantôt quelque part sur le Plateau Mont-Royal à Montréal.  Le char en feu sur l’affiche se voulait également un joli clin d’œil à toutes ces voitures électriques de marque Tesla vandalisées ou brulées durant le printemps dernier. Un peu partout en Occident, des manifestants et des casseurs tentaient par là même de dénoncer les dérives autoritaristes de l’homme le plus riche au monde, Elon Musk. (Y a-t-il un véhicule plus laid que le Cybertruck de Tesla, d’ailleurs ? Mais qu’importe.) Elon Musk a depuis quitté la Maison-Blanche, en rupture avec son ami, le président orange. À suivre. Ils vont peut-être reprendre…  « Au nom du père, du fils et du capitalisme »  La Sainte Trinité de l’économie. Oui, Monsieur. Au masculin qui plus est. À l’instar des ...

Pour en finir avec Cendrillon

Il existe de nombreuses versions de « Cendrillon, ou, la Petite Pantoufle de verre », comme Aschenputtel,  ou encore « Chatte des cendres »... passons. Mais celle connue en Amérique, voire dans tous les pays américanisés, et donc édulcorée à la Walt Disney, est inspirée du conte de Charles Perrault (1628-1703), tradition orale jetée sur papier à la fin du 17 e  siècle. D'ores et déjà, ça commence mal. En 2015, les studios Walt Disney ont d'ailleurs repris leur grand succès du film d'animation de 1950 en présentant  Cinderella  en chair et en os, film fantastique (voire romantico-fantasmagorique) réalisé par Kenneth Branagh avec l'excellente Cate Blanchett dans le rôle de la marâtre, Madame Trémaine ( "très" main , en anglais), généralement vêtue d'un vert incisif l'enveloppant d'une cruelle jalousie, Lily James, interprétant Ella (Elle) dit Cendrillon (car Ella dort dans les cendres, d'où le mesquin surnom), Richard Madden, appelé Kit (l...

Faire du pouce à Montréal

Je n’en pouvais plus d’être dans Hochelag’. Deux jours de grève de la STM et je capotais. Prise en otage dans un immeuble miteux, en plus d’un concierge méchant, bruyant et exécrable pendant deux jours consécutifs, je me sentais déjà comme durant le Grand Confinement de 2020. Faut dire que j’ai depuis plusieurs années ma petite routine au centre-ville. À tous les jours, je prends le métro. Et même que je me déplace plusieurs fois par jour. Je suis toujours en mouvement, en déplacement, demeurant rarement plus de deux heures au même endroit. C’est comme ça, il faut que je bouge. Alors déterminée à marcher plus d’une heure pour me rendre au centre-ville de Montréal, à mon café habituel, à la Grande Bibliothèque chercher un livre et le reste, j’ai pensé : « Va faire du pouce sur Hochelaga ! C’est sûr que quelqu’un va arrêter. Tout le monde sait qu’il y a une grève des transports ! » Et, comme de fait, c’est arrivé.  Après environ quatre minutes et demie de pouce sur la...

"Ode à la femme", mon œil

La programmation 2018-2019 des Grands Ballets canadiens de Montréal a été dévoilée la semaine dernière. Selon le nouveau directeur artistique, Ivan Cavallari, la prochaine saison sera une « ode à la femme ». Yeah right . L’art (peu subtil) d’instrumentaliser le mouvement des femmes  Voilà une autre preuve que la compagnie Les Grands Ballets canadiens de Montréal est bel et bien menée par un Boys Club (voir Faire bouger le monde. N’importe comment. ). Une femme au sein de l’équipe de la direction, avec du poids s’entend, aurait dit : « Un instant les mecs, vous êtes complètement dans le champ, et du mauvais côté de l’histoire qui plus est ». Partir «  à la découverte de la femme  » serait le fil conducteur de la prochaine saison des Grands Ballets. À la découverte de la femme ? What the fuck ... Et ça c’est rien. Faut maintenant s’intéresser à la programmation dans ses détails, toujours pertinents - le diable s'y trouve tout le temps. En...