Un peu plus il me lançait « Speak White! » Mais le petit con en question n’avait pas la culture suffisante pour m’insulter correctement. Il ne connait rien à rien au peuple québécois – ni sa langue, ni sa culture, encore moins son histoire. Et même pas moyen de l’engueuler ou de l’envoyer paître élégamment (ou pas du tout), l’homme déambule dans la ville en fauteuil roulant motorisé. Vous imaginez la scène ? Une Québécoise (blanche) de souche qui s’en prend verbalement à un immigrant, un homme racisé en chaise roulante dans le vestibule d’un CLSC ? Ça ne passerait jamais. « Raciste! » « Xénophobe! » « Islamophobe! »
Le pire, c’est que je venais de lui demander gentiment s’il avait besoin d’aide. On se dirigeait tous les deux vers la porte de l’ascenseur. « À quel étage vous allez, mon cher Monsieur ? » « Speak English! », a-t-il rétorqué en moins de deux, offensé, offusqué, frustré que j’ose lui adresser la parole en français ! Arrogant, condescendant et méprisant, le pauvre crétin ne comprenait rien. Comment avais-je pu lui parler en français ? Comment osais-je m’adresser à lui dans la langue de Molière ?
Observant de très près son attitude de taouin mal élevé, j’ai sorti ma Psycho-101 – elle n’est jamais bien loin. Je lui ai parlé un brin en anglais. Je l’ai aidé à se retrouver dans le labyrinthe du CLSC. Je l’ai accompagné jusqu’au comptoir de l’accueil, lui rappelant par la même occasion que, au Québec, notre langue, c’est le français. Il n’a pas apprécié. Il s’en sacrait. « No need! »
En route dans le long couloir beige du CLSC, on a discuté assez longtemps pour que, à la fin de la conversation, monsieur sorte les quelques mots qu’il connait en français. « Merci madame. Bonne fin de journée madame ! » « Vous voyez ! C’est très bien ! Au revoir, Monsieur. » Il était ben mieux…
« I don’t French »
Comme l’autre, le « technicien » qui est venu faire une réparation chez moi. La pseudo compagnie de gestion immobilière de l’immeuble merdique où j’habite lui avait dit de m’appeler directement. Pour prendre rendez-vous, le « technicien » me laissa donc un long message in English only sur ma boite vocale. En beau tabaslak, je le rappelle prestement. « Parlez-vous français, Monsieur? » « Nope! I don’t French », dit-il en riant. Il était fier de sa blague, de son beau jeu de mots… Ben oui, connard, t’es le premier à utiliser cette expression. Bravo champion.
Lors de ladite mautadite réparation, je lui ai demandé depuis combien de temps il vivait ici, au Québec. Trois ans. « Trois ans et pas un mot de français ? » « I don’t need it. I can live and do everything in English. And I was told that if I decide to go live in Toronto, I’ll need English, not French. » « Quand est-ce que vous partez pour Toronto ? », avais-je envie de lui demander, mais je me retins.
En lieu et place, je lui ai expliqué très brièvement qu’un jour, le Québec serait enfin un pays. Et qu’à partir de ce moment-là, mon cher Monsieur, tout le monde sur notre territoire devra connaître et maîtriser suffisamment le français pour y vivre et y travailler. Il a ri. Ensuite, il a eu peur et il a réfléchi. Je le voyais penser… Très fort. Assez, en tout cas, pour que, lui aussi, avant de partir, me sorte fièrement les quelques mots qu’il connait en français. « Merci Madame ! Bonne fin de journée, Madame ! » Lui aussi était ben mieux…
Vous imaginez si j’affirmais une chose pareille dans son pays d’origine (le Turkménistan – non merci) ou un autre ? « Non, Monsieur, je suis dans VOTRE pays mais je n’ai aucune intention ni même le besoin d’apprendre VOTRE langue. Je peux très bien fonctionner dans VOTRE société distincte, dans VOTRE pays à vous, en anglais. » L’insulte suprême.
Pourtant, lui, il était fier de m’informer qu’on peut très vivre à Brossard pendant des années sans connaître le français. Je lui en voulais. Mais, surtout, j’en voulais à tous ceux et celles qui ont fait en sorte que le français ne soit jamais nécessaire sur sa route. Aucune difficulté, aucune entrave, aucune barrière nulle part. Parler un minimum de français n’est pas nécessaire pour obtenir un logement, un toit, un emploi, un permis de conduire, un char, se déplacer et le reste. La mollesse de ce presque-pays, je vous dis ! Toute une société distincte.
Indépendance !