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«She Said», le film à voir


Beaucoup a été dit ces derniers jours, au Québec, sur « l’affaire-de-l’affaire-en-rapport-avec-l’affaire-Julien-Lacroix ». Et si comme moi vous ressortez de tout cela avec la même confusion qu’au départ (entre autres sur les véritables intentions des journalistes impliquées qui attaquent le travail d'une collègue d'un autre journal), avec le vague sentiment que des féministes ont marqué un but dans notre propre filet, en plus de miner la confiance déjà affaiblie du public envers les médias en général, alors allez voir le film She Said en salle (le mardi, c'est à tarif réduit). Et juste à regarder la bande annonce, on était déjà très excitée. 

Des journalistes comme chiennes de garde 

On connait tous assez bien l’histoire de Harvey Weinstein, le scandale de ce magnat d’Hollywood déchu qui a explosé en 2017, galvanisé le mouvement de dénonciation #MeToo (qui existait déjà avant – arrêtez de dire que ce mouvement est né il y a 5 ans !) et fait tomber bien des têtes de puissants mécréants. 

Mais comme la mémoire joue parfois des tours et qu’il ne faut surtout rien oublier si on veut apprendre du passé, il faut revenir sur les faits, se rappeler le fil des événements qui ont mené aux accusations du monstrueux producteur de Miramax qui a abusé de son pouvoir pendant des décennies pour violer, agresser sexuellement, harceler et intimider des dizaines de femmes – plus de 80 femmes, à date, ont accusé Weinstein. (Soulignons au passage que le 24 octobre dernier, alors que Weinstein était de nouveau à la cour, dans un autre procès, en Californie cette fois, c’était écrit noir sur blanc dans un journal : Harvey Weinstein accusé de s’être servi de son pouvoir pour violer des femmes. Mieux vaut tard que jamais, comme on dit.)

Évidemment, nous ne sommes pas dupes non plus. Le scénario du film ayant été co-écrit par les principales intéressées qui ont braqué les projecteurs sur cette affaire et écrit un livre, les deux journalistes du New York Times Megan Twohey et Jodi Kantor, elles apparaissent forcément comme de véritables héroïnes à l’écran, des femmes qui semblent avoir commis très peu d’erreurs en chemin – même si on en dénote une en route qui nous exaspère néanmoins. Mais bon, ça demeure un film américain, hollywoodien ; ce n’est pas rien. 

N’empêche, outre le travail acharné des deux journalistes impliquées dans cette enquête, qui vont infatigablement débusquer les faits, chercher des témoignages, corroborer des dires et des données, le film apporte également un éclairage sur des personnages méconnus dans cette histoire, qui se trouvaient, eux, dans la salle de rédaction du New York Times, entre autres l’éditrice Rebecca Corbett, interprétée par la toujours envoûtante Patricia Clarkson (elle brillait et nous effrayait à la fois dans Sharp Objects en 2018). 

Pour les gens du grand public qui ne connaissent absolument rien aux médias (certaines personnes ne savent pas faire la distinction entre un article de presse et une lettre d’opinion, rappelons-le), on voit bien que dans le ventre du journal et les entrailles de la salle de rédaction, sortir une telle histoire n’est pas une mince affaire. Non seulement les deux journalistes ne sont pas seules devant le puissant « Dieu du cinéma » et la montagne de preuves à accumuler, mais il y a toute une équipe (éditoriale, légale, etc.) qui les accompagne, les encadre. 

En plus de revoir Jennifer Ehle (oui, oui, Jennifer Ehle de la série britannique Pride & Prejudice avec le beau Colin Firth à une autre époque) qui interprète Laura Madden, une autre lanceuse d’alerte, ce film nous permet également de retrouver avec beaucoup d’émotion Ashley Judd qui joue merveilleusement bien … son propre rôle. Vous imaginez la colère de cette femme ? Suivie de la joie, du soulagement, de la frustration, de l’exaspération, bref, de toute une gamme d’émotions que doivent traverser les victimes qui ont osé parler ? Disons qu'elle a payé très cher le prix (toute une carrière), après les représailles de Weinstein, et on ne peut qu’applaudir le courage de cette femme, de même que celui de toutes ces femmes qui ont parlé, qui l'ont dénoncé. 

La brochette d’actrices et d’acteurs est impressionnante dans le film She Said, mais il est d'abord et avant tout un important rappel de ce tsunami de dénonciations qui a secoué le monde entier en 2017, nous rappelant avec force et pertinence que, même lorsque la situation est fort complexe et compliquée, la vérité finit toujours par émerger, par apparaître au grand jour, par trouver la lumière, et ce, même dans les histoires les plus sales, les plus tordues et les plus sombres qu'il faut sans cesse déterrer.

Et ça, ne l'oublions pas non plus, c’est Harvey Weinstein aujourd’hui, qui purge depuis 2020 une peine de 20 ans de prison (and counting...). Merci mesdames.


(Images : captures d’écran)

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