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Personne ne viendra te sauver, ma belle

On n’a cessé de nous casser les oreilles avec ces sornettes, ces balivernes, ces histoires anciennes depuis la nuit des temps. Dans les fables, les mythes, les contes de fée, les histoires pour enfants – sans oublier tous les films, les ballets et le reste qui en découlent directement –, les femmes, pour exister, pour être reconnues comme des êtres humains à part entière dans la société, devaient être sauvées par un homme. 

Dans bon nombre de ces histoires supposément merveilleuses, féeriques, édulcorées à la Walt Disney, la femme – disons plutôt la jeune fille, car il s’agit habituellement d’une adolescente de 14, 15 ou 16 ans –, la très jeune femme, donc, doit être choisie et libérée par un homme. Et pas n’importe lequel non plus. Non madame. Rien de moins qu’un ravissant et richissime prince charmant qui habite dans un sublime château assez éloigné de la réalité socioéconomique de la gamine, avec sa fantastique famille royale. 

Une fois extirpée de son sommeil profond (lire, de son ignorance comme de sa propre inconscience) ou encore de son misérable sort (généralement infligé par une mauvaise femme de son entourage ; une belle-mère, une sorcière, une méchante fée-clochette, une demi-sœur, bref, une marâtre quelconque), notre héroïne est finalement sauvée et pourra enfin se réaliser. 

Tantôt embrassée sans son consentement (elle dort, la pauvre), tantôt violée dans son sommeil (selon la version du conte que vous lisez), la jeune femme trouve chaussure à son pied et le prince, lui, un pied qui convient parfaitement à la chaussure. Le prince charmant la soulève fièrement dans ses bras, la sort de sa misère (financière, s’entend), lui confère un statut social et la porte ainsi jusqu’à l’autel de même qu’au lit matrimonial. On connait tous la fin : « Ils se marièrent, vécurent heureux (dans SON château à lui, héritage paternel) et eurent beaucoup d’enfants. » Non merci. 

Bienvenue au XXIe siècle 

Alors que plusieurs croient l’égalité entre les femmes et les hommes atteinte, chose faite, un dossier réglé appartenant au passé, il apparait que beaucoup de chemin reste pourtant à faire. On a beau être au XXIe siècle, nous ne sommes toujours pas libérés de ces pitoyables et misérables contes de fées datant pour la plupart des siècles passés. 

À preuve, en juin prochain, pour terminer leur saison en grand, les Grands Ballets canadiens de Montréal nous proposent La Belle au bois dormant, un ballet créé en 1889, basé sur le conte de Charles Perrault (1628-1703), lui-même inspiré d’une version italienne encore plus ancienne. Comme les deux autres ballets du célèbre compositeur russe Tchaïkovski (1840-1893), d’ailleurs, Le Lac des cygnes (1877) et Casse-Noisette (1892), La Belle au bois dormant repose sur un conte désuet, sexiste et redondant. 

Alors qu’on se trouve pourtant dans le monde des arts et de la création, persiste néanmoins dans le milieu de la danse classique cette fâcheuse manie qu’est celle de « revisiter » des œuvres anciennes et obsolètes, tout en criant à la fois au génie. 

Plutôt que de créer de nouveaux ballets, des œuvres chorégraphiques bien ancrées dans notre époque, notre temps, notre réalité d’aujourd’hui, on s’époumonne plutôt à mettre en scène d’interminables « nouvelles » versions du répertoire romantique du XIXe siècle, qui fut, soulignons-le, l’apothéose du ballet classique. L’art de s’accrocher à ses bons vieux « hits », à ses meilleurs succès d’antan. 

Et en 2023, tenez-vous bien, nous aurons également droit à un autre « morceau de choix du répertoire classique », l’imbuvable et prétendument « magique » Cendrillon. Qui a dit qu’on n’arrêtait pas le progrès.  

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Image : Capture d'écran du site des Grands ballets canadiens de Montréal. 

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