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Les trolls - le Ça en cavale


En psychanalyse, on retrouve les notions du Moi, du Surmoi et du Ça. Pour faire très court : « Le moi est l’intermédiaire entre le ça pulsionnel et l’idéal du moi que l’on appelle surmoi. » En d’autres mots, le Ça est le moteur des pulsions primitives inconscientes régies par le principe de plaisir, comme la pulsion de mort. Le Surmoi incarne quant à lui l’autorité, les restrictions, les valeurs parentales intégrées. Alors que le Moi, lui, tiraillé entre les deux, se déploie et se modifie en fonction des contraintes, externes comme internes.

Or depuis l’arrivée de l’internet, en particulier des réseaux sociaux, le Ça a trouvé un espace virtuel accessible et plutôt fertile à son expression, voire au « passage à l’acte » à peine voilé des pulsions agressives les plus sombres de la nature humaine, sans contrôle ou réglementation, autrement dit, sans Surmoi virtuel. Dans un tel contexte, le Ça se manifeste alors sans complexe, se met en représentation, s’exhibe outrageusement, voire se donne en spectacle, la toile lui offrant une pleine liberté d’expression, sans réelle répression, sous le couvert de l’anonymat ou d’un pseudonyme, facilitant ainsi l’inhibition du Surmoi. En somme, c’est le free-for-all du plaisir, pervers, petit, gratuit.

Et c’est sur cette part d’ombre intrinsèque à la nature humaine que le documentaire Troller les trolls, d’Hugo Latulippe et Pénélope McQuade, braque les projecteurs, mettant en lumière la débandade du Ça, la cavale des pulsions destructrices inconscientes, le désordre humain sans « forces de l’ordre » en place, dans cet espace virtuel, à la fois intime et public, individuel et collectif.

N’étant moi-même pas active sur les réseaux sociaux – Thank Goddess -, je ne pouvais qu’imaginer la violence qui y règne, particulièrement envers les femmes. Profondément enracinée dans l’inconscient collectif, et toujours actuelle, la misogynie y est clairement omniprésente, horripilante. Ces coulisses et ces « égouts » du web – comme l'observe Richard Martineau - le démontrent, là encore.

Dégageant néanmoins une véritable humanité dont le monde a certainement besoin – Penelope McQuade y brille par son approche humaniste, son écoute active intelligente et son empathie naturelle -, ce documentaire dévoile également un élément fort intéressant, la prétention qu'ont ces trolls à vouloir « secouer les consciences », par leurs propos virulents et immondes, alors qu’ils agissent eux-mêmes, selon quelques témoignages, parfaitement inconsciemment. « J’ai suivi le troupeau », explique la dame au téléphone avec Mme McQuade.

Le troupeau, la bête et la bêtise humaine
C’est l’humain-animal qui règne dans la jungle virtuelle, sans réelle prise de conscience ni raisonnement sur le pourquoi ou le comment. Devant cet écran dénué d’affect, évacuant ainsi le vrai contact humain, la bête en nous se lève, se manifeste, la bêtise humaine atteint son paroxysme, et Ça (comme le clown maléfique de Stephen King, qui à la fois effraie et fascine les esprits) émerge des égouts psychiques, s’exprime sans rougir, sans inhibition, laquelle apparaît indubitablement en présence de l’autre. « La balloune du troll se dégonfle vite lorsqu’on s’adresse à lui directement dans la vraie vie », observe pertinemment Mme McQuade, son troll, qui avait pourtant si « soif » de débattre, refusant lâchement de la rencontrer. Le Surmoi revient toujours au galop, et ultimement le sentiment de culpabilité qu’il suscite (sauf exceptions pathologiques), dans un face-à-face avec l’autre, dans le réel, la vraie réalité.

Plus terrifiant encore, la présence de ces shérifs improvisés – un faux-Surmoi à la défense du Ça -, comme la vlogueuse Josée Rivard, entre autres, qui ne mâche pas ses mots (ni ses maux) pour déverser son fiel, sa profonde colère macérée. Louant tantôt Trump sur un ton méprisant, tout en portant des lunettes fantaisistes, elle affirme également, sans honte aucune, qu’elle sortirait bien « les clowns pis les ballounes » s’il « arrivait de quoi à Trudeau », se défendant, dans un même élan tout aussi inconscient, d'être pacifique : « Mais c’pas moé qui va passer à l’acte, chu pas une violente pour 5 cents. » … Non ?

Ces « crises de colère », qui font « tellement de bien après », ne sont-elles pas, en elles-mêmes, une forme de violence, verbale en l’occurrence, le passage à l’acte infantile de pulsions agressives brutes ? Et tous ces « like » sur Facebook et ce nombre de « vues sur YouTube » ne viennent-ils pas précisément renforcer ces comportements puérils, nourrissant ainsi la bête et le plaisir pervers ? (« J’aime », « je t’aime », bref, on m’aime.)

« Mais ça l’a un impact », tranche Mme Rivard. Certainement. D’abord en soi. Dans le simple soulagement de régurgiter inconsciemment sa rage, ses peurs et ses angoisses, tout en s’extirpant des conséquences réelles, pour finalement envenimer le vrai débat comme la vie des gens ciblés.

Or ce profond mépris de l’autre émane bien souvent d’une structure psychique anémique, d’un Moi faible. Ce que nous haïssons chez l’autre, c’est une parcelle, une part, une partie de nous-même. Ce que nous désirons détruire, anéantir, « tuer » dans l’autre, nous habite forcément. C’est d’abord en nous que ça dérange. « Mais je suis moi-même immigrante. Comment je peux me permettre de juger les immigrants… », avoue la dame au téléphone.

Mais la reconnaissance de ce reflet, de ce miroir à la fois si précieux et si douloureux, exige un investissement constant, un effort assidu de conscientisation, le mot effort étant ici clé. Cela va sans dire, il est beaucoup plus facile de se libérer d’une charge agressive interne en la déchargeant sur l’autre, sous forme d'intimidation notamment, que de la canaliser de manière constructive dans la réalité, requérant alors la capacité à penser, à réfléchir, mécanismes beaucoup moins plaisants, et surtout énergivores.

En fait, ces attaques bestiales dans l’arène virtuelle sont au 21ième siècle ce que les gladiateurs étaient à l’Empire romain, la manifestation et la mise en scène de nos pulsions primitives les plus brutales, ces trolls prétendant néanmoins être capables de « dompter » les autres.

En parlant de la tauromachie, le psychanalyste Carl G. Jung écrivait, dans L’homme et ses symboles (Robert Laffont, 1964) : « Le sacrifice (qui relève aussi des rites dionysiaques) peut être considéré comme un symbole de victoire de la nature spirituelle de l’homme (sic) sur son animalité – dont le taureau est un symbole connu. » Et ce sacrifice, dans l'arène comme dans les rapports humains immatures, c’est forcément l’Autre qui doit le subir, à moins d’être un Samouraï ou un martyr.

C’est Ça (It, comme Id) qui brille de tous ses feux dans l’expression grotesque du troll, l’ombre humaine dans toute sa complexité, avec ses peurs, ses angoisses, ses pulsions morbides, ses ballounes vides et ses contradictions. Et comme l’effroyable Pennywise hantant les égouts de la ville de Derry, le troll n’est pas drôle, est certainement violent, et donc monstrueux.

***

« Où que nous soyons, indéniablement, l’ombre qui trotte derrière nous marche à quatre pattes. » - Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups

« Stan, we all have to go. Beverly was right. If we split up like last time, that clown will kill us one by one. But if we stick together, all of us, we'll win. I promise. » - Bill, dans It (2017, réalisé par Andy Muschietti)

(C'est ce que l'on souhaite aux Américains en novembre prochain...)

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