Passer au contenu principal

Bienvenue dans « l’écosystème de la pauvreté »


Les indigents au Québec, c’est bien connu, font partie d’une espèce à part, quasi invisible, inaudible et pas du tout sexy. Les miséreux fréquentent leur propre milieu à eux, quelque part dans les méandres obscurs de la cité, les bas-fonds de la société, et les autres, eux, les opulents et la « classe moyenne », le leur, ces deux écosystèmes entrant rarement en contact, sauf quelques jours avant Noël, générosité orchestrée servant habituellement de mécanisme de déculpabilisation pour nombreux bien nantis, avant de se gaver dans la surconsommation frénétique sous le couvert d’une fête religieuse qu'ils ne pratiquent pas.

Mais voilà qu’une initiative montréalaise cartographiera « la faim à Montréal » : « À Montréal, le taux d'insécurité alimentaire est de 11% alors qu'il est de 8% ailleurs au Canada ».

L’aide alimentaire : une question d’effort, d’économie et de code postal 

Contrairement aux vôtres, nos banques, elles, sont débordées. Même qu’il en manque des banques dans notre écosystème, les files d’attente s’allongeant inlassablement. Des vieillards, des gens clairement mal en point, des femmes avec les enfants sous le bras, de nouveaux arrivants, mais aussi un jeune homme avec sa casquette et ses lunettes fumées avançant tête baissée, et le voisin d’à côté - « Ah non, pas lui ! »

Mais avant de tomber dans la précarité ou la misère noire, assurez-vous de détenir une chose indispensable dont j’ignorais jusque-là l’importance - non il ne s’agit pas d’espoir, de force intérieure ni même de cette fameuse résilience dont tout le monde parle à Tout le monde en parle -, mais bien d’un bon code postal.

L’aide alimentaire disponible à Montréal est en effet divisée par secteurs, variant énormément d’un quartier à l’autre, certains étant franchement plus nourrissants et nutritifs que d’autres. Pour illustrer, dans le quartier Centre-Sud, il existe le centre Information alimentaire populaire Centre-Sud (1710, rue Beaudry), la totale de l’aide alimentaire, une ruche bourdonnante de bénévoles, beaucoup de femmes, quelques hommes, tous le sourire aux lèvres, en plus d’un panier alimentaire souvent exemplaire - « Quoi ! Y’a des fruits et des légumes icitte? Wow… ». Carte de membre annuelle 5$, incluant votre premier panier de denrées périmées. C’est 3$ le panier et vous avez droit jusqu’à trois paniers par semaine. Valeur approximative par panier : 30$ à 40$, soit une aide alimentaire équivalente à 90$-120$ par semaine, un montant non négligeable, surtout pour les personnes survivant sur le budget de la honte.

En revanche, si vous êtes pauvre dans Hochelaga-Maisonneuve, là c’est beaucoup moins intéressant. Étrange, pas vrai? … Et si vous n’avez pas envie de manger un repas dans une salle miséreuse car votre moral pourrait en souffrir (ce qui occasionnerait des coûts additionnels à la société et, en tant que citoyenne responsable, vous considérez tous ces facteurs concomitants), eh bien vous pouvez entre autres vous rabattre chez Jojo Dépannage alimentaire (4204 rue Sainte-Catherine est), un centre décrépit qui fait peur aux passants, même à celles et ceux qui en ont vu d’autres. « What the… » Mais bon, il y a de la bouffe et quand l’estomac crie famine, tu laisses ton p’tit ego meurtri sur le bord de la porte, tu prends une grande respiration pis tu entres. Carte de membre pour l’année, 12$ - « Simonaque, c’est quoi ici, le Club Med des pauvres ?! » - vous donnant droit à 2 visites par semaine. Le gros panier de provisions, 7.50$, le petit, lui, 4 piastres. Mais oubliez les sourires pour vous remonter le moral ou nourrir l’âme misérable. Ça sent la grosse misère d’Hochelag, en plus de l’usuelle offre pain blanc et saucisses. « Merci, mais non merci. »

Toutefois, si vous en avez marre de manger du pain blanc, du yogourt passé date et des laitues frisées qui auraient besoin de bigoudis, vous pouvez également vous rendre à la Société de Saint-Vincent-de-Paul (2587 rue Pie-IX), un espace figé dans les années 70, odeur comprise, situé dans le sous-sol d’une église. Ici, pas de bouffe, mais les indigents ont droit à un précieux bon d’une valeur de 25$ échangeable chez un marchand du coin, certificat signé par la préposée, étampé de la date et du sceau officiel rappelant un certain carnet de rationnement, mais passons. Ledit bon d’échange est valable à « l’épicerie de quartier », c’est-à-dire les grandes chaînes alimentaires seulement. Oubliez les fruits et légumes du Marché Hochelaga-Maisonneuve.

- Vous voulez aller où, madame là, avec ça? Chez Métro? Super C? Maxi? …
- Euh… ben là, vite de même… Allons-y pour l’épicerie le plus près.

Car effectivement, chers amis, pas de gossage ou de tataouinage avec ce précieux bon d’échange. Il est valide 48 heures, après quoi il se détruira automatiquement sous vos yeux et ceux de la caissière. Il y a également des règles strictes, des limites claires encadrant son utilisation; pas de tabac, pas d’alcool ni loterie. Tout cela est strictement interdit. Cela va de soi, on ne niaise pas avec 25 piasses quand on est dans la misère, surtout pas en contexte d’austérité… Dommage qu’un encadrement aussi sévère ne s’applique pas au gouvernement. Au fait, vous savez que Jean Charest pratique toujours le droit, non ? « [P]ropos[ant] des conseils stratégiques qui répondent aux enjeux d’affaires les plus pressants de [ses] clients aux quatre coins du monde » ? J’dis ça comme ça…

Vous avez obtenu votre bon d’échange? Super, « dis merci au Bon Dieu » comme disait ma grand-mère, et maintenant revenez dans… trois mois. Si mes calculs sont bons, cela représente une aide alimentaire de 8.33$ par mois... « Hum… Ai-je vraiment besoin d’un fromage de chèvre moé là, ou même d’un p’tit sac d’amandes ? Ne devrais-pas me montrer "raisonnable" et m’en tenir aux maudites conserves pour une saison complète? »

Cartographier « le déploiement de l'écosystème de la pauvreté et des besoins de la faim à Montréal » est un pas vers l’avant, j’en conviens. J’opterais plus pour la fin de la faim*, mais commençons par nourrir tout ce beau monde, on enrayera les iniquités ensuite. On a effectivement besoin d’énergie pour se battre. Mais lorsque j’entends la vice-première ministre du Québec, Mme Dominique Anglade, dire à l’Assemblée nationale : « On a déjà vécu sans capitalisme c'est vrai, mais avec quel résultat? La réalité, c'est que si on a été capable de sortir les gens de la pauvreté aujourd'hui, c'est qu'il y a un système qui a quand même fonctionné », cela ne fait aucun doute dans ma tête, Mme Anglade vit dans l’autre écosystème. Peut-être nous verra-t-elle enfin en décembre prochain. Assise du côté de l’opposition, la perspective change, bien souvent, les vains discours aussi.
-----
Faites un don à Moisson Montréal, ou celui de votre région. Même pas besoin d’être membre.

* Nota bene : 13 mai 2018 - La Société des alcools du Québec (SAQ) terminait à peine une campagne de financement pour venir en aide aux Banques alimentaires du Québec (BAC), intitulée Le goût de mettre fin à la faim. Clairement, on est plusieurs à avoir faim de changement.

Messages les plus consultés de ce blogue

Lettre ouverte à François Lambert

Pendant des jours, je me suis répétée : « Oublie ça, ça ne donne rien. » J’ai même fait brûler de l’encens, chanté maintes fois l’insupportable toune « Let it go », fait de la méditation transcendantale (enfin presque) et dormi plusieurs nuits là-dessus. Rien à faire. Des jours plus tard, ça me gossait encore à l’intérieur. Car lors de votre passage à l’émission Tout le monde en parle, M. Lambert, vous avez parlé des pauvres, de ces assistés sociaux qui « profitent du système », et maintes fois à travers votre chapeau. Et ça, ça m’énerve au plus haut point.

Je vous le dis d’emblée, M. Lambert, vous parlez de tout et de rien en même temps, sans connaissance de cause, en évoquant tantôt « l’aide de dernier recours », les assistés sociaux de « génération en génération », ceux qui « profitent du système » en plus des paradis fiscaux, comme si tout ça était la même affaire, sorte de bouillabaisse dont vous seul connaissez la recette et les ingrédients vraiment pas chers.

En réponse à Dany…

En rafale… (4)

Un homme qui pose des questions cherche la vérité. Une femme qui pose des questions, elle, cherche la chicane…

On appelle notre planète la Terre-Mère. Est-ce parce que c’est une femme qu’on la néglige, l’exploite et en abuse autant depuis si longtemps ?

Si la nécessité est la mère de l’invention, le père, lui, c’est qui au juste, pis y fait quoi pendant ce temps-là ?

C’est tout de même incroyable cette histoire : « Une pilote partie de Montréal aurait vu un phénomène lumineux inexpliqué ». Quoi ?! Une femme aux commandes ? …

Autre histoire inusitée : Un photojournaliste québécois arrêté à Cuba. « Selon lui, les policiers ont fait référence au contenu de conversations téléphoniques qu'il avait eu juste avant avec Mme Soler elle-même [une dissidente] et avec un journaliste critique du régime. » Attends, t’as parlé à des dissidents cubains au téléphone ?? Allooo ? … (Je ne parlerai de mes années à Cuba qu’en présence de mon avocate.)

Samedi 10 novembre dernier, la manifestation pour…

Je me souviens... de Ludmilla Chiriaeff

(photo: Harry Palmer)
La compagnie de danse classique, les Grands Ballets canadiens, a été fondée par une femme exceptionnelle, qui a grandement contribué à la culture québécoise, Ludmilla Chiriaeff (1924-1996), surnommée Madame. Rien de moins.

Femme, immigrante, visionnaire
Née en 1924 de parents russes à Riga, en Lettonie indépendante, Ludmilla Otsup-Grony quitte l’Allemagne en 1946 pour s’installer en Suisse, où elle fonde Les Ballets du Théâtre des Arts à Genève et épouse l’artiste Alexis Chiriaeff. En janvier 1952, enceinte de huit mois, elle s’installe à Montréal avec son mari et leurs deux enfants – elle en aura deux autres dans sa nouvelle patrie.

Mère, danseuse, chorégraphe, enseignante, femme de tête et d’action, les deux pieds fermement ancrés dans cette terre d’accueil qu’elle adopte sur-le-champ, Ludmilla Chiriaeff est particulièrement déterminée à mettre en mouvement sa vision et développer par là même la danse professionnelle au Québec : « Elle portait en elle un pro…