Passer au contenu principal

Les X: la génération sandwich


Concept particulièrement populaire, il y a quelques années, lorsque les familles avaient plus de deux enfants, le « syndrome de l’enfant sandwich » servait à désigner le drame silencieux de « l’enfant du milieu ». Pris entre l’aîné omnipotent et le bébé gâté recevant généralement beaucoup plus d’attention parentale, l’enfant-sandwich, lui, en raison de son rang, est plus souvent laissé à lui-même. 

Similairement, la génération X (1965-1980) est l’enfant sandwich de notre société, de notre belle grande famille québécoise. Prise entre les baby-boomers (1945-1964) et les millénariaux (1980-1996), la génération X n’a pas reçu beaucoup d’attention, ni créé de grands remous à travers le temps. Au contraire, notre génération a plutôt été négligée, ignorée, mise de côté – oui je sais, on fait ben pitié. 

Ce que l’on a surtout connu, nous, tout au long de nos vies, c’est d’apprendre à composer avec les miettes pis les restes. La précarité, ça nous connait ; d’abord et surtout, en matière d’emploi. 

Alors que les boomers ont pendant longtemps bénéficié de postes permanents, accompagnés de généreux avantages sociaux – vacances payées, assurances, congés de maladie, etc. –, nous, les X, avons eu droit à des emplois et des conditions de travail précaires, plus souvent qu’autrement temporaires, à temps partiel, contractuels, très occasionnels, surnuméraires, ou encore, au travail autonome, sans aucun avantage, ni social, ni économique, ni rien. 

Les X, on le sait, n’ont pas non plus traversé ni mené de front de grande révolution, tranquille ou autre. On a surtout connu, nous, et même subi, d’interminables coupures (de postes, de fonds, de ressources, etc.), d’innombrables compressions budgétaires, suivies de « déficit zéro », d’austérité néolibérale, etc. – nommez-les, les restrictions économiques. On sait ce que c’est, nous autres, que de se serrer la ceinture. 

Notre génération a aussi vécu de très près le drame de la Polytechnique (6 décembre 1989, pour les jeunes). Et étrangement, il aura fallu trois décennies avant de reconnaître et d’appeler cette tragédie ce qu’elle était dans les faits : un féminicide. 

Toujours côté désastres, la génération X a également essuyé deux échecs référendaires. On n’a pas voté lors du premier, évidemment – nous n’étions que des enfants en 1980 –, mais on s’en souvient. Le deuxième, toutefois, alors là, oui, on a voté et le résultat nous a rentré dedans comme une droite de Mohammad Ali. Complètement abasourdis, sonnés, on est tombés au combat avant même qu’il ne soit commencé. Blessés, humiliés, meurtris, on ne voulait plus rien savoir, de l’indépendance du Québec, on ne voulait tout simplement plus en entendre parler. « Mangez toute d’la marde, simonac ! » 

Pour le reste, on a fait avec, comme on dit. On a simplement survécu, fait ce qu’on pouvait avec les moyens du bord, c’est tout. Non seulement on n’a jamais réalisé tous nos rêves, nos projets et nos grandes ambitions, mais on a seulement tenu le coup, en passant totalement inaperçus. 

Au point tel que, aujourd’hui, même dans les insultes intergénérationnelles, les X sont complètement absents, mis de côté, laissés au banc des oubliés. « Ok boomer », par exemple, est une insulte des millénariaux à l’égard des boomers, leur demandant nonchalamment de se taire. Pas la moindre allusion aux X, la génération qui les précède pourtant. C’est quoi, cette affaire-là ? On est de la marde, c’est ça ! Trop insignifiant pour vous autres pour nous insulter nous autres aussi ? « Hey-ho, les jeunes ! On est là, sacrament ! » 

Dernièrement, il y eut également l’insulte « cheugy ». Dans ce cas-ci, il s’agit des plus jeunes (les Z – 1997-2012) qui insultent les « jeunes plus vieux » (les Y – 1980-1996). Là encore, aucune mention des X, la génération sandwich quasi invisible. 

La revanche des X ? 

Or, contrairement à l’aîné-roi et au bébé lala, l’enfant sandwich développe habituellement des habiletés qui le distingue des autres, se montrant généralement plus conciliants, plus agréables, coopératifs, ou encore créatifs. Ne l’ayant jamais eu facile, la génération-sandwich sait elle aussi reconnaître les opportunités, humer les occasions « en or », ne levant jamais le nez sur les restants. 

Et comme les X ont appris à travailler fort, à plancher comme des malades pour une bouchée de pain, ce sont aussi, bien souvent, des travailleurs acharnés. Ayant toujours œuvré, voire survécu hors des sentiers battus, ce sont également d’excellents innovateurs et négociateurs. 

Plus important encore, en raison de leur âge et de la flèche du temps, bon nombre de X occupent aujourd’hui des postes importants, non-négligeables, stratégiques, voire significatifs, maintenant que les boomers partent en masse à la retraite. Et voilà qu’après des décennies de vaches maigres, plusieurs X sont enfin au pouvoir. 

Alors, attention, les jeunes ! Prenez bien garde, je vous dis. Les X sont là, pas pour longtemps, mais ils ont présentement du pouvoir et ils sont apparemment très en colère. Et si l’on se fie à notre passé peu glorieux, à notre histoire sans histoire, de même qu’à notre curriculum vitae, cela ne devrait absolument rien changer. 

*** 

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » 
– Albert Camus (1913-1960), Discours de Suède (1957)

Messages les plus consultés de ce blogue

Le Prince et l’Ogre, le mauvais procès

Poursuivi en justice pour des agressions sexuelles et des viols qu’il aurait commis à l’endroit de plusieurs femmes, un homme connu du grand public subit un procès. Dans le cadre de ces procédures, des témoins défilent à la barre. Parmi ceux-ci, des amis de longue date, des proches, des collègues et d’anciens collaborateurs venus témoigner en faveur de l’accusé. Tous soulignent sa belle personnalité, le grand homme qu’il a toujours été. Ils le connaissent bien ; cet homme n’est pas un agresseur. Au contraire, il a toujours joui d’une excellente réputation.  C’est un homme « charmant, courtois, poli et respectable » tant envers les hommes que les femmes, répéteront-ils. Il est « un peu flirt », certes, « comme bien d’autres ». Mais personne n’a souvenir qu’on ait parlé en mal de lui. Jamais. Parfois, il est vrai, il a pu se montrer insistant envers quelques femmes, affirmera lors d’une entrevue un excellent ami depuis le Vieux Continent. Mais on pa...

La religion capitaliste

« Au nom du père, du fils et du capitalisme ». Voilà une des affiches que j’ai aperçues maintes fois durant tout le printemps froid et maussade. Elle était tantôt placardée dans les ruelles du Quartier Latin, tantôt quelque part sur le Plateau Mont-Royal à Montréal.  Le char en feu sur l’affiche se voulait également un joli clin d’œil à toutes ces voitures électriques de marque Tesla vandalisées ou brulées durant le printemps dernier. Un peu partout en Occident, des manifestants et des casseurs tentaient par là même de dénoncer les dérives autoritaristes de l’homme le plus riche au monde, Elon Musk. (Y a-t-il un véhicule plus laid que le Cybertruck de Tesla, d’ailleurs ? Mais qu’importe.) Elon Musk a depuis quitté la Maison-Blanche, en rupture avec son ami, le président orange. À suivre. Ils vont peut-être reprendre…  « Au nom du père, du fils et du capitalisme »  La Sainte Trinité de l’économie. Oui, Monsieur. Au masculin qui plus est. À l’instar des ...

Faire du pouce à Montréal

Je n’en pouvais plus d’être dans Hochelag’. Deux jours de grève de la STM et je capotais. Prise en otage dans un immeuble miteux, en plus d’un concierge méchant, bruyant et exécrable pendant deux jours consécutifs, je me sentais déjà comme durant le Grand Confinement de 2020. Faut dire que j’ai depuis plusieurs années ma petite routine au centre-ville. À tous les jours, je prends le métro. Et même que je me déplace plusieurs fois par jour. Je suis toujours en mouvement, en déplacement, demeurant rarement plus de deux heures au même endroit. C’est comme ça, il faut que je bouge. Alors déterminée à marcher plus d’une heure pour me rendre au centre-ville de Montréal, à mon café habituel, à la Grande Bibliothèque chercher un livre et le reste, j’ai pensé : « Va faire du pouce sur Hochelaga ! C’est sûr que quelqu’un va arrêter. Tout le monde sait qu’il y a une grève des transports ! » Et, comme de fait, c’est arrivé.  Après environ quatre minutes et demie de pouce sur la...

Pour en finir avec Cendrillon

Il existe de nombreuses versions de « Cendrillon, ou, la Petite Pantoufle de verre », comme Aschenputtel,  ou encore « Chatte des cendres »... passons. Mais celle connue en Amérique, voire dans tous les pays américanisés, et donc édulcorée à la Walt Disney, est inspirée du conte de Charles Perrault (1628-1703), tradition orale jetée sur papier à la fin du 17 e  siècle. D'ores et déjà, ça commence mal. En 2015, les studios Walt Disney ont d'ailleurs repris leur grand succès du film d'animation de 1950 en présentant  Cinderella  en chair et en os, film fantastique (voire romantico-fantasmagorique) réalisé par Kenneth Branagh avec l'excellente Cate Blanchett dans le rôle de la marâtre, Madame Trémaine ( "très" main , en anglais), généralement vêtue d'un vert incisif l'enveloppant d'une cruelle jalousie, Lily James, interprétant Ella (Elle) dit Cendrillon (car Ella dort dans les cendres, d'où le mesquin surnom), Richard Madden, appelé Kit (l...

Une décennie trumpiste

C’était le 16 juin 2015. On regardait la scène avec un sourire en coin. Tout cela nous semblait tellement incroyable, absurde et à la fois amusant. Du pur «  entertainment  » à l’américaine comme seuls nos voisins du Sud savent le faire. Maudit qu’ils l’ont, l’affaire (et le gros ego), les Américains.  Dans une mise en scène surréaliste qui semblait arrangée avec le gars des vues comme de la télé, la vedette de téléréalité américaine, Donald Trump, descendait l’escalier roulant doré de la Trump Tower à Manhattan. Précédé de son épouse Melania, vêtue d’une légère robe blanche virginale, le célèbre magnat de l’immobilier venait annoncer au monde entier sa candidature pour la présidence des États-Unis. Il lança ainsi sa première campagne présidentielle devant une petite foule de partisans que plusieurs affirmaient être de simples figurants rémunérés.  À l’époque, on riait. Pur fantasme, pure fantaisie. « Mais que se passe-t-il, bon sang, aux États-Unis ? », av...