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Le Lac des cygnes, ou, le drame de Tchaïkovski


Dans le cadre de leur saison « ode à la femme » (« Ode à la femme », mon œil), les Grands Ballets canadiens de Montréal nous offrent un « joyau du répertoire classique », c'est-à-dire un autre classique insupportable basé sur un conte sexiste, passé date, revampé maintes fois, usé jusqu'à la corde et révolu, qu’il faudrait définitivement ranger dans les annales du ballet classique, Le Lac des cygnes, présenté par le Ballet national de Pologne.

Contexte historique : Tchaïkovski (1840-1893) 

D’abord, il faut savoir que ce premier ballet du compositeur russe Tchaïkovski – il nous en donna trois, malheureusement – fut créé entre 1875 et 1877, sur commande, et « ne reçut qu’un médiocre accueil à sa création le 20 février 1877 » (1). Comme les deux autres ballets de Tchaïkovski, La Belle au bois dormant (1888-1889) et Casse-Noisette (1891-1892), Le Lac des cygnes est basé sur des thèmes et contes sexistes de l’époque, « inspiré [entre autres] du poète allemand Johann Musäus », qui vécut pour sa part au XVIIIe siècle (1735-1787), permettant ainsi à Tchaïkovski « de s’épancher sur de nouvelles amours malheureuses » (2) et de mettre en scène des thèmes qui lui étaient chers : la dualité, la cruelle destinée et la « rédemption par l’amour » (3).

Car Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), ne pouvant vivre ouvertement son homosexualité dans sa Russie natale de l’époque, est lui-même contraint au mariage de convenance, pour faire taire les mauvaises langues, comme il l’écrivit à son frère Modest en septembre 1876 : « Je voudrais, par un mariage, ou tout au moins une liaison déclarée avec une femme, faire taire certaines créatures méprisables, dont l’opinion ne m’importe aucunement, mais qui peuvent causer de la peine à des gens qui me sont proches… » (4) Pour plusieurs spécialistes et analystes des œuvres de Tchaïkovski, Le Lac des cygnes abrite les démons du compositeur russe et, j’ajouterais, une symbolique de sa propre tentative de suicide dans les eaux du Moskova.

Il épousa une femme, donc, par convenance, en juillet 1877, Antonina Ivanovna Milioukova, une situation qui le rendit extrêmement malade. Alcoolique, il souffrait par ailleurs de neurasthénie et n’éprouvait guère d’amour ou de bons sentiments envers son épouse : « Mais, dès que ma femme et moi nous serons habitués l’un à l’autre, elle ne me gênera plus du tout. Elle est extrêmement bornée, mais j’aime mieux cela. Une femme intelligente m’aurait inspiré de la terreur. Alors que celle-ci, je la domine à un tel point qu’au moins je n’ai aucunement peur d’elle. » (5) (En italique ici pour souligner l'importance de ses propos, l'essence même de la mécanique du sexisme, i.e. la peur de la femme intelligente capable de surpasser l'homme - à ce propos, Des hommes et des livres : le mouvement #Metoo).

La situation se détériora pourtant, au point tel qu’il avouera, quelques semaines plus tard, ressentir une « répulsion totale » pour cette femme.

La femme bestiale et les projections de Tchaïkovski 

Le ballet Le Lac des cygnes met en scène deux femmes, la « bonne » et la
« mauvaise », l'une pure, l'autre garce, rôles généralement interprétés par la même danseuse – tel que souligné dans le film exécrable Black Swan (2010) - (Les pieds écarlates).

Alors que ce ballet connut plusieurs versions, ajouts et modifications, rappelons néanmoins, ici, l’histoire originale : « Le prince Siegfried vient d’accéder à la majorité, et lors de la fête qui marque cet événement, sa mère lui annonce qu’il doit se marier. Peu enthousiaste devant ce projet, il finit la soirée par une promenade en forêt, au cours de laquelle il remarque une nuée de cygnes. Alors que Siegfried s’apprête à les chasser avec son arbalète, les cygnes, posés près d’un lac, se transforment en jeunes filles. Leur reine, Odette, révèle au prince la malédiction dont elle est frappée : un sorcier, Rothbart, l’a transformée en oiseau, et seul l’amour d’un homme la délivrera de ce sort. Siegfried tombe amoureux de la jeune femme, qui redevient cygne lorsque le jour se lève. Le lendemain, durant la cérémonie où sont présentés au prince ses possibles prétendantes, Rothbart surgit accompagné de sa fille Odile. Le jeune homme croit reconnaître Odette, il l’invite donc à danser puis la demande en mariage. À cet instant, Odette apparaît, et Siegfried prend conscience de son erreur – mais il est trop tard. Alors qu’il court rejoindre Odette pour implorer son pardon, les eaux du lac les engloutissent (à cette fin malheureuse, les Soviétiques substituèrent une issue mieux à même de conforter le moral du peuple : Siegfried tuait Rothbart et Odette était délivrée du maléfice). » (6)

Outre la dualité féminine mise en relief dans ce ballet et les nombreuses analyses à ce propos, on ne peut passer sous silence la réalité même de la vie de Tchaïkovski, durant la création de ce ballet, peu enthousiaste, lui aussi, à se marier, et pour qui seul l’amour d’un homme l[e] délivrera de ce sort, souhaitant également, quelques mois plus tôt, être englouti dans les eaux d’un lac.

Au final, est-ce la femme qui doit être sauvée dans ces ballets sexistes et redondants, ou Tchaïkovski lui-même ?

*** 

Sur ce même thème imbuvable de la salvation de la femme grâce à l’amour "royal" d’un homme, qui devrait nettement disparaître des scènes du monde entier, consultez Des hommes et des livres: le mouvement #Metoo, portant notamment sur La Belle au bois dormant, et Pour en finir avec Cendrillon. Parce qu'on est au XXIe siècle, bordel.
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(1) Bastianelli, J. (2011). Tchaïkovski. Arles: Actes Sud, p. 62.
(2) Idem, p.123.
(3) Ibid.
(4) Bastianelli, p.98.
(5) Idem, p.102.
(6) Ibid., p.123-124.

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