Passer au contenu principal

Je me souviens... de Ludmilla Chiriaeff


(photo: Harry Palmer)

La compagnie de danse classique, les Grands Ballets canadiens, a été fondée par une femme exceptionnelle, qui a grandement contribué à la culture québécoise, Ludmilla Chiriaeff (1924-1996), surnommée Madame. Rien de moins.

Femme, immigrante, visionnaire
Née en 1924 de parents russes à Riga, en Lettonie indépendante, Ludmilla Otsup-Grony quitte l’Allemagne en 1946 pour s’installer en Suisse, où elle fonde Les Ballets du Théâtre des Arts à Genève et épouse l’artiste Alexis Chiriaeff. En janvier 1952, enceinte de huit mois, elle s’installe à Montréal avec son mari et leurs deux enfants – elle en aura deux autres dans sa nouvelle patrie.

Mère, danseuse, chorégraphe, enseignante, femme de tête et d’action, les deux pieds fermement ancrés dans cette terre d’accueil qu’elle adopte sur-le-champ, Ludmilla Chiriaeff est particulièrement déterminée à mettre en mouvement sa vision et développer par là même la danse professionnelle au Québec : « Elle portait en elle un projet artistique en gestation : "Danser, chorégraphier, enseigner… c’était là mon ambition en foulant le sol du Nouveau Monde, où mes affinités avec la culture française, m’avaient fait opter pour le Québec. (…) J’ai rêvé pour le Québec d’un lieu de danse professionnelle. J’en ai eu la vision". » (1)

Dans Les Grands Ballets canadiens, ou, Cette femme qui nous fit danser, Roland Lorrain confirme: « Quand arriva Ludmilla Chiriaeff, le petit milieu connut vite la jalousie, mais se résigna bientôt: on accepta la qualité, on se contenta de rôles secondaires, ou on partit travailler ailleurs, là où la destinée n'avait pas assigné de femme visionnaire. » (2)

En 1957, toujours durant la Grande Noirceur mais néanmoins à l’aube d’une lumineuse et effervescente Révolution tranquille, Ludmilla Chiriaeff transforme les Ballets Chiriaeff - qui se produisaient alors pour la Canadian Broadcast Corporation (CBC), laquelle cherchait à l’époque à contrer l’invasion culturelle américaine depuis l’arrivée de la télévision, d’un océan à l’autre, en 1952 -, et crée les Grands Ballets canadiens. « Je savais qu’il fallait que ce soit Grand parce qu’à Ottawa on m’avait dit : Why don’t you make it a little chamber dance… it’s enough for French Canada. » (3)

Tenant tête aux fédéralistes qui lui octroyaient le droit de fonder « une petite compagnie de danse », « suffisant », apparemment, pour son coin de pays, Madame pousse l’audace (dans le tapis de ballet) et nomme sa compagnie les Grands Ballets canadiens : « J’ai donc appelé les Grands Ballets Canadiens cette troupe qui devait naître, non pas parce que j’avais la folie des grandeurs, mais parce que je la voulais grande, d’avance. Et Canadiens – je l’avoue, en disant canadiens, je pensais québécois. » (3)

Pionnière de la danse professionnelle au Québec
« Convaincue que son devoir est de laisser un patrimoine, elle s’y emploiera toute sa vie. Personne au Québec, dans le domaine de la danse, n’a fondé autant d’institutions. À une compagnie, faut-il une école? Elle fonde l’École des Grands Ballets Canadiens en 1958. À l’École, il faut un partenaire du milieu scolaire de niveau secondaire. Elle établit alors l’option-ballet de l’École Pierre-Laporte en 1975. Un Cégep doit continuer le profil, elle crée le DEC technique de ballet du Collège du Vieux-Montréal en 1979. L’option doit s’élargir au primaire, elle met sur pied la concentration-ballet de l’école Laurier en 1986. Il faut des locaux pour accueillir la compagnie et l’école, elle obtient la Maison de la danse en 1981. Elle est la plus importante fondatrice d’institutions axées sur le développement de la discipline de la danse au Québec… » (4) En 1989, elle crée par ailleurs la troupe Jeune Ballet du Québec, dont les activités ont été interrompues en 2011, faute de financement suffisant.

Une grande dame, un gigantesque legs
Récipiendaire de nombreux prix et distinctions* pour sa remarquable contribution à la culture québécoise et canadienne, Madame Chiriaeff, qui dégageait, dit-on, « une impression souveraine » (5), est décédée le 22 septembre 1996 à l’âge de 72 ans. Malgré son travail acharné et ses réalisations colossales, ne cherchez surtout pas le boulevard ou le théâtre portant son nom. On nous accueille plutôt dans des salles de spectacle de « grands hommes », certains n’allant pourtant pas à la cheville de Madame. Comment expliquer un tel manquement, une telle omission, si ce n’est la constante dévalorisation du travail accompli par les femmes.

Outre un monument commémoratif érigé en son honneur à Rawdon en 2011, et un buste sculpté par l'artiste Paul Lancz (introuvable, semble-t-il), il existe un parc de détente Ludmilla-Chiriaeff à Montréal. Je m’y suis rendue, excitée comme un écureuil au printemps, pour tomber sur un minuscule et pitoyable espace sans âme ni mouvement, qui n’inspire aucune détente, et qui aurait grandement besoin d’amour de la Ville. Pas de plaque, rien. Seule l’usuelle enseigne municipale un tantinet rouillée. J’allais verser quelques larmes devant cette désolation, mais les retins, le temps de sortir de cet insipide labyrinthe au cœur du quartier Angus, où tout est pareil, coin des rues Olivette-Thibault et 6e avenue (au moins Olivette, elle, a sa rue).

Les Grands Ballets canadiens de Montréal célèbrent pour leur part leur 60ième anniversaire cette année. Depuis 1989 toutefois, seuls des hommes ont assuré la direction artistique de la prestigieuse compagnie, qui prétend néanmoins « stimuler l’imaginaire collectif », sans parler de la direction générale, de tous ces chorégraphes invités masculins sur lesquels on braque sans cesse la lumière, et ces fameux "classiques" basés sur des contes féeriques sexistes et déphasés, comme Casse-Noisette et Cendrillon, encore au programme cette saison - voir Pour en finir avec Cendrillon.

Quant à la toute nouvelle maison de la danse à Montréal, tenez-vous bien, elle porte le nom de Wilder. « Qui ? » Monsieur H. A. Wilder, fabricant et commerçant de meubles montréalais, premier propriétaire de l'immeuble… Wow. La Maison de la danse Chiriaeff, non ? L'Espace Danse Ludmilla-Chiriaeff, non plus ? Trop wild ? Trop féminin ?

La danse, une discipline composée à 80% de femmes ? Ou un art au sein duquel perdure un interminable et pernicieux machisme remontant au Roi-Soleil ? Je pose la question.

En attendant de trouver des pistes de réponse, on peut néanmoins se consoler, les fonds d'archives de cette grande dame de la danse, qui s’est donnée corps et âme au développement et à la reconnaissance de la danse professionnelle au sein d’une culture propre au Québec, sont maintenant disponibles à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). Une grande femme doit définitivement appartenir à une vraie grande institution.

Et aujourd’hui, 21 ans après sa mort, je me souviens de Ludmilla Chiriaeff, femme tenace, que l’on disait entêtée – ne faut-il pas l’être précisément -, et de sa généreuse contribution à notre milieu de la danse, à notre culture québécoise. Merci Madame. : :


*Quelques honneurs et prix décernés à Ludmilla Chiriaeff (tirés du livre de Nicolle Forget)
Médaille du Centenaire de la Confédération (1967)
Parchemin honorifique de l’accord (1969)
Femme de l’année au salon de la Femme (1970)
Parchemin honorifique de la Société des concerts du Jewish People’s Schools (1970)
Officier [sic] de l’Ordre du Canada (1972)
Sociétaire d’honneur du Bon parler français (1975)
Prix de la Conférence canadienne des arts (1975)
Femme de mérite du YWCA (1975)
Membre de l’Académie des Grands Montréalais [sic] (1978)
Prix Denise-Pelletier (1980)
Doctorat honorifique ès lettres de l’Université McGill (1982)
Doctorat honoris causa de l’Université de Montréal (1983)
Compagnon [sic] de l’Ordre du Canada (1984)
Grande Officière de l’Ordre national du Québec (1985)
Grand Bâtisseur [sic] par le Cercle des Bâtisseurs Molson (1986)
Membre de la Société royale du Canada (1986)
Personnalité de l’année, Gala Excellence La Presse (1987)
Maison de la Danse Ludmilla Chiriaeff - décrété par le Ministère des affaires culturelles (1989)
La Médaille Nijnski – Ministère de la Culture du Gouvernement de la Pologne (1992)
Prix du Gouverneur Général pour les arts de la scène (1993)
Femme de mérite YWCA (1994)
Femme exceptionnelle - Salon de la Femme (1994)
_______ 
(1) Beaulieu, M. (2008). Panorama d’une compagnie de ballet (Les Grands Ballets Canadiens, 1957-1977) : la concrétisation d’une vision. Université de Montréal: thèse doctorale, p.145.
(2) Lorrain, R. (1973). Les Grands ballets canadiens, ou, Cette femme qui nous fit danser. Montréal: Éditions du jour, p. XIII.
(3) Forget, N. (2006). Chiriaeff: danser pour ne pas mourir - biographie. Montréal: Québec Amérique, p.307.
(4) Beaulieu, 2008, p.82.
(5) Ibid, p.79.

De la même auteure...
Sur quel pied danserez-vous?
Les gros sabots des Grands Ballets
La danse, la folie et les femmes

Messages les plus consultés de ce blogue

Il s’appelle Izzy…

Il est jeune. Il est beau. Et il bouge comme un dieu grec, un danseur naturel, en duo, que dis-je, en symbiose avec sa guitare électrique.

Voilà seulement trois semaines qu’il est débarqué à Montréal, et pourtant, voilà maintenant trois fois que les vrombissements de son instrument m’appellent au loin (comme le cri du mâle avisant les femelles dans les parages), retentissant tantôt devant la Place des arts, tantôt au métro Mont-Royal, et aujourd’hui encore, à la Place Émilie-Gamelin.

Chaque fois, complètement hypnotisée par ce musicien en mouvement, je reste là à l’écouter, à l’observer de très près, pantoise, voire en pâmoison, la bouche ouverte, vibrant de joie, tapant du pied et cognant de la tête - et non, généralement parlant, « la madame » constamment à boutte de toute ne se pâme pas si facilement que cela. Mais là, elle a même sorti son Kodak, un événement en soi, pour finalement, après trois sons de cloche de la vie, immortaliser ce moment.

Car voyez-vous, Izzy, 19 ans – « wh…

Un 22 septembre sur terre

Montréal, samedi 22 septembre 2018 - L’été partait d’un bord, l’automne arrivait de l’autre, la campagne électorale prenait une pause en raison d’une tornade à Gatineau, et Mercure était apparemment en synchro avec Mars... je n’ai aucune idée ce que cela signifie, mais il semble que ce soit important en astrologie.

Et encore ce samedi, des gens ont marché. Beaucoup même, avec leurs enfants, leurs bébés et leurs chiens. Le Devoir l’avait même mentionné comme un des événements « à surveiller » ce weekend : La planète s’invite dans la campagne*. Et pourtant, personne n’en a pas parlé. Les médias ont ignoré ce rassemblement, sans doute parce qu’il n’y avait pas de maudites vedettes mais que des citoyen-nes ordinaires, des vrais pourtant, en chair et en os, qui se sont déplacés pour canaliser, voire sublimer leur anxiété (oui, certains m’en ont parlé), mais d'abord exiger des partis politiques que non seulement ils parlent d’environnement mais qu’ils agissent au plus sacrant.

Alors qu…

En rafale...

Une femme qui pose des questions est une « faiseuse de troubles ». Un homme qui pose des questions, lui, est compétent. Et comme je (me) pose beaucoup de questions…

Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi 679 000 personnes ont regardé le premier épisode de XOXO, mais on n’a pas encore 10 000 signatures pour la réforme du mode de scrutin ?

Le tiers des électeurs-rices au Québec qui ne sont pas allés voter… Est-ce les mêmes qui regardent de la télé poubelle ?

Pourquoi, moi, je n’ai pas le droit de donner du sang simplement parce que je me trouvais en Angleterre lors d’un épisode de vache folle, mais la fille dans le métro qui mâche sa gomme de cette façon a le droit d’en donner, elle ?

Quelques jours après avoir décliné son invitation à « sortir avec », le voisin d’à côté m'a traitée d’« ostie d’grosse vache » … Ça donne vraiment le goût d’aller prendre un verre en tête à tête, pas vrai ? (Les narcissiques sont parmi nous)

Le chauffeur d’autobus parle de l’été des Indiens avec une d…