À maintes reprises, j’avais essayé de lire ce roman par le passé, Lolita, considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle. Chaque fois, je l’abandonnais au bout de quelques pages seulement, peut-être même toujours au même endroit. Je n’y arrivais pas. Mes craintes et appréhensions à propos de ce que je m’apprêtais à lire étaient trop grandes. Qui veut connaître les pensées d’un pauvre type, un pédophile de 37 ans qui fantasme sur des fillettes de 9 à 14 ans?
Mais j’ai attaqué de front cet ouvrage pendant l’été afin de démystifier et de déconstruire une fois pour toutes ce mythe de la nymphette, la construction d’un factice archétype, celui de la fillette qui, par ses gestes et ses postures, provoquerait volontairement les hommes mûrs comme Monsieur Humbert qui s’amourache de Dolores, 12 ans.
De plus, Jeffrey Epstein ne montait-il pas à bord de son avion privé surnommé judicieusement par les médias Lolita Express pour, justement, abuser et exploiter sexuellement d’innombrables filles mineures et jeunes femmes sur son île privée des Caraïbes, « Little Saint James », aussi appelée « l’île des pédophiles » ?
Le chef-d’œuvre de Nabokov
Contrairement à mes craintes, les scènes sont beaucoup moins graphiques, voire pornographiques que je le craignais. Et c’est tant mieux. Publié en 1955 le roman éponyme de Vladimir Nabokov est long, très long. Non pas en raison des quelque 500 pages mais de ces interminables descriptions de paysages américains, motels miteux et moindres faits, gestes, moues et toilettes de sa nymphette que Humbert ne lâche pas d’une semelle.
Cette longueur est aussi, peut-être, à l’image du processus d’écriture lui-même et des maintes tentatives de l’auteur de dénicher un éditeur. Nabokov essuya plusieurs refus aux États-Unis avant de trouver un obscur éditeur européen.
Quoi qu’il en soit, l’écriture est magnifique, d’autant que l’anglais n’était pas la langue maternelle de Nabokov qui dût larguer le russe en immigrant aux États-Unis. Et en raison de cette sublime écriture, précisément, on en oublie presque les crimes odieux perpétrés par cet homme qui ment, menace, abuse et viole la petite fille à répétition.
Car Humbert Humbert est un homme intelligent qui, comme narrateur et grâce à son talent littéraire (c’est un poète doublé d’un professeur de littérature), s’amuse et se complaît copieusement à construire sous nos yeux l’archétype de la fillette prétendument aguicheuse et perverse qui courtiserait un homme d’âge mûr.
Or c’est toujours lui, le narrateur, qui la voit et qui nous la décrit ainsi, telle une petite allumeuse, l’initiatrice de son désir alors qu’il est en réalité obsédé par Annabel, son premier amour ardent et désir inassouvi de préadolescent. Il ne faut donc surtout pas se laisser berner ni bercer par ses longues phrases et ses belles paroles. Cet homme est un « lépreux moral » qui prend pour proie une fillette de 12 ans, Dolores, « Lo, Lola, Lolita », qu’il détruira à tout jamais.
Il écrit ainsi dès le début du récit : « Une autre l’avait-elle précédée ? Oui, en fait oui. En vérité, il n’y aurait peut-être jamais eu de Lolita si, un été, je n’avais pas aimé au préalable une certaine enfant. […] Vous pouvez faire confiance à un meurtrier pour avoir une prose alambiquée. »
L’histoire de Sally Horner
Après avoir terminé la lecture de Lolita, je jetai immédiatement mon dévolu sur un autre bouquin, Lolita, la véritable histoire : l’affaire qui inspira Vladimir Nabokov, de la journaliste américaine Sarah Weinman.
Ce livre, je voulais le lire depuis longtemps. Mais évidemment, il fallait d’abord lire l’œuvre originale au préalable afin de comprendre les similarités entre ces deux histoires et saisir pleinement les maintes hypothèses avancées par la journaliste : Deux fillettes, une vraie, Sally Horner, kidnappée en 1948 par Frank La Salle, un agresseur d’enfants en série, et la petite fille fictive, Dolores Haze (Lolita) prise sous les griffes et l’emprise du monstrueux Humbert Humbert.
Cet ouvrage est fascinant, il n’y a pas à dire. Ça se lit comme un suspense, un thriller, « a page turner » comme disent les anglos. La journaliste new-yorkaise a manifestement mené une brillante enquête et effectué un travail de recherche remarquable tant sur la vraie histoire de la pauvre Sally Horner que sur le processus d’écriture et le développement du manuscrit de Nabokov.
Seulement, on ne sort pas convaincue de la conclusion de la journaliste, soit que l’affaire Sally est « la véritable histoire » « qui inspira Vladimir Nabokov ». L’écrivain américano russe couvait ce thème depuis longtemps et planchait sur un manuscrit qui n’aboutissait pas pendant plus de deux décennies, comme elle l’affirme elle-même. L’histoire de Sally Horner inspira-t-elle l’écrivain à compléter son roman qui traînait depuis longtemps ? Peut-être. Allez savoir. Nabokov lui-même a nié tout lien ou relation avec la réalité.
La construction d’un archétype
Ce qu’il faut surtout retenir de ces précieuses lectures estivales est que Lolita est une pure fabrication, la construction d’un archétype, celui de la nymphette précocement aguichante qui alimenta malencontreusement bien d’autres projets (films, pièces de théâtre, comédie musicale, etc.) et même des concours de Lolita servant ni plus ni moins à l’hypersexualisation de fillettes. De grâce.
Car la petite fille de 9 ou 12 ans ignore encore qui elle est. Elle n’a pas ces pensées lubriques et obscènes qu’entretient Humbert à son endroit. Tout ce qui est formulé à propos de cette petite fille provient précisément de cet homme, de ce sale type, pas mal alcoolique, minable pédophile qui voit en elle une perverse séductrice. C’est ce qu’on appelle de la pure projection. Ce sont là les projections des propres désirs d’un homme sur une fillette.
Mais le grand public n’a pas compris ou bien n’a rien retenu de tout cela. Malgré les propos et la mise au point de Nabokov sur le plateau de Bernard Pivot en 1975 (1), le personnage de la nymphette, lui, proliféra dans l’espace public et maintes productions artistiques. Et encore aujourd’hui on associe le nom de Lolita à une petite garce séductrice alors qu’il s’agissait en vérité d’une petite fille, Dolores (qui signifie « douleurs » en espagnol), qui ne fut rien d’autre qu’une victime de viol aux mains d’un homme immonde, dépravé et mentalement déséquilibré. Pauvre chouette.
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« En dehors du regard maniaque de Monsieur Humbert il n’y a pas de nymphette. Lolita la nymphette n’existe qu’à travers la hantise qui détruit Humbert. » – Vladimir Nabokov (1899-1977)
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(1) Article et extrait de l’entrevue de Nabokov sur le plateau de Bernard Pivot en 1975.
