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Les boys



Je faisais encore la touriste dans ma ville, me promenant sans but précis, dans le Vieux-Montréal cette fois-ci, lorsqu’une voix intérieure m’a dit de me retourner. C’est là que je les ai aperçus, ils étaient là, flamboyants, au coin de la rue.

Cela a été plus fort que moi et, sans trop savoir pourquoi, j’ai commencé à les suivre et à les chasser avec mon appareil photo comme une vraie paparazzo - ne cherchez pas, docteure, c’est dans la tête et les entrailles. Les boys, eux, semblaient apprécier, jouaient aux vedettes avec leurs beaux costumes et leurs lunettes fumées.

Quinze hommes, mesdames et messieurs - quinze ! -, des touristes anglophones sortis de je ne sais trop où, portant chacun un costume particulièrement coloré : l’un avec des imprimés de dollars américains, l'autre avec des bonhommes Mario, un autre à l’effigie de Batman, un en léopard, des couleurs pétantes, des palmiers, des ananas, des bananes, avouez…

Une femme est apparue à mes côtés, on marchait ensemble tout en commentant l’événement. On jacassait en français, on riait. Fort, mettons.

« Je pense que vous vous foutez de notre gueule, mesdames, là, non ?, a lancé l’un d’eux, fort sympathique.
- Pas du tout, monsieur, on vous admire, lui ai-je répondu. On trouve ça beau, nous autres, des gars colorés, des hommes originaux avec des beaux costumes.
- Non, non, je pense plutôt que vous riez de nous autres !
- Mais non, pas du tout, je vous dis. Vous êtes beaux comme des cœurs ! »

On rigolait de plus belle.

Après deux coins de rues, « les hommes colorés », comme je les avais surnommés, semblaient complètement perdus. Ils ont fini par ralentir le pas, s’arrêter quelque part avant de s’adresser « at the lady from Montreal ». Ils cherchaient un bar, de la boisson, une direction. J’en ai profité pour leur tirer à nouveau le portrait avant de les envoyer du côté du Vieux-Port. « Allez voir notre fleuve en passant, les boys, le fleuve St-Laurent... »

C’est plus fort que moi, je me mêle rarement de mes affaires, surtout s’il se passe quelque chose d’étrange, hors de l’ordinaire, en marge de la vie, en lisière de ce peuple endormi.

Je ne comprends pas les gens qui font comme si de rien n’était, qui ignorent, ne disent rien, passent tout droit. Moi, je ne peux pas. Je fonce dans le tas, j’interviens, j’interroge, je pose des questions : « Il y a une occasion particulière pour ces costumes, messieurs ? »

Ils m’ont longuement niaisée quant à la réponse. Je crois qu’ils ne voulaient pas dévoiler leur secret de mâles attroupés. Ils ont inventé des trucs, l’anniversaire de l’un ou de l’autre, mais qu’importe, j’ai l’habitude. Or je ne perds jamais une occasion de narguer une gang de boys ensemble quelque part, voire m’obstiner avec eux, j’adore.

Ça me rappelle le bon vieux temps avec mon grand frère pis sa gang de chums… Ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour me faire rager quand j'étais jeune, et moi, comme une belle truite, je mordais, je sortais mes grands discours de féministe en devenir.

Plusieurs croient encore qu’être féministe signifie qu’on déteste les hommes. Mais pas du tout. J’adore les hommes, j’haïs leurs privilèges tout naturels, automatiques, ce n’est pas du tout pareil.

J’aime discuter avec des hommes, intelligents préférablement, ou tout le moins sympathiques. J’aime aussi me prendre la tête avec eux, débattre, les narguer, les baver, les écœurer, gentiment s’entend, en leur en mettant plein la gueule avec des arguments… même si, généralement parlant, ils n’écoutent rien et font à leur tête.

Mais là, les gars colorés m'ont écoutée. Ils ont pris le bord du fleuve. Ça faisait un maudit boutte que c'était arrivé... « You have a nice day », m'a lancé l'un d'eux. C'était déjà fait.

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Photo : Bibi, « The Colorful Boys », Vieux-Montréal, 7 juin 2019.

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