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Une femme qui dérange est forcément dérangée


Toutes les femmes qui expriment haut et fort leur mécontentement le savent, toutes celles qui dénoncent les injustices, brandissent les drapeaux de la colère et de l’indignation vous le diront, les grandes gueules féminines sont automatiquement étiquetées « crisses de folles », hystériques et autres noms de délurées réservés aux femmes, et surtout, conçus spécialement pour elles.

Plus de deux millénaires de folie féminine… ça commence à faire 
On l’oublie ou l’ignore tout simplement, mais le concept hippocratique de la « femme dérangeante » a bel et bien existé en Grèce antique. L’idée de réprimer les femmes en les traitant de folles n’a donc absolument rien de nouveau et dure depuis au moins deux millénaires.

Considéré le père de la médecine, Hippocrate vécut quelques 400 ans avant notre ère. Et comme il jeta les bases de la science, notamment des théories de l’humeur, et qu’il percevait de surcroît le corps de la femme comme une « dangereuse matrice » (« dangerous insides »), les femmes goûtèrent en effet à sa médecine.

C’est sur ces hasardeuses fondations que se construisit la médecine psychiatrique, les deux sexes ayant d’abord été séparés par leur nature, la culture suivant de très près. L’homme blanc se posa en maître, centre de l’univers et de la « Création », déterminant ainsi la norme. Tout le reste, par définition, devint « anormal », d’où une profusion de termes pour définir ces différences, ces « pathologies », dysfonctions, désordres et autres troubles mentaux que l’autre possède (femme, minorités ethniques, colonisés, etc.)

La perspective dualiste cartésienne du 17ième siècle vint renforcer le mythe de la pensée rationnelle « propre à l’homme ». À ce propos, le mot vertu provient du latin virtus, dérivé de vir qui signifie « homme », qui a donné viril et virilité. Le terme virtus servait à désigner la force morale et la discipline de « l’homme rationnel » et bien-pensant, s’opposant au caractère « impulsif » et « irrationnel » de la femme. En opposant inlassablement le corps à l’esprit – le fameux « je pense donc je suis » de Descartes -, la femme, en raison de sa capacité à enfanter, à donner la vie, est ainsi réduite à la notion de corps, sans réelle intelligence ou capacités cognitives. Outre quelques exceptions historiques, quelques rares sociétés matriarcales ou nations dites non-traditionnelles (les Premières Nations par exemple), la nature féminine a longtemps été considérée une simple matrice servant à la procréation et au plaisir sexuel de l’homme. (Cette conception réductrice de la femme n’est pas s’en rappeler d’ailleurs un spectacle qui devait s’intituler Femmes, prévu pour 2019 en passant - « Et quel corps amène la vie? Celui de la femme. » … Comme quoi l’évolution est effectivement un lent et très, très long processus.)

La mentalité ainsi que la terminologie médicale de l’époque victorienne apportèrent également leur lot de mythes et d’idées odieuses concernant les femmes. L’ « hystérie » (1) battait son plein, et les médecins répandaient des idées aussi saugrenues que fausses, entre autres, qu’une femme ayant un fort appétit sexuel était en réalité atteinte d’une maladie, une pathologie appelée dès lors la nymphomanie (2), sans oublier les travaux de Freud.

Au cours du 20ième siècle, fait intéressant, nombreuses études socio-psychologiques s’intéressèrent aux comportements des mâles-alpha – la domination masculine animale ayant toujours fasciné les docteurs ès Psychologie et les mâles de laboratoire. Encore une fois, nombreuses caractéristiques, comme la colère, l’agressivité, la domination, le pouvoir inhérent ainsi que le désir sexuel, manifestations comportementales typiques du mâle-alpha, étaient vues souhaitables… tant que la femme (ou femelle) en était privée.

Autrement dit, depuis que le monde est monde, toute femme qui exhibe des traits considérés, à tort, masculins - ils sont simplement humains -, est d’emblée jugée anormale, dénaturée, voire folle à lier. Et nombreux termes médicaux et diagnostics ayant vu le jour au cours de l’Histoire ont simplement servi à stigmatiser les femmes, à les catégoriser, pour mieux les contrôler, les « traiter », les enfermer dans le silence, la surmédication, quand ce n’était pas l’asile psychiatrique carrément. Car rien ne déconcerte plus l’homme blanc en position de pouvoir qu’une femme en colère qui réclame sa part.

Lueur d’espoir au 21ième siècle? 
Mais l’espoir existe toujours, oui mesdames. Il faut savoir que l’homosexualité a longtemps été considérée un trouble mental, rayé du DSM (manuel de diagnostics de la médecine psychiatrique en Amérique) en 1973, suivant nombreuses pressions sociales des groupes homosexuels aux États-Unis qui perturbèrent entre autres les rencontres annuelles de l’American Psychiatric Association (Association américaine de psychiatrie) en 1970 et 1971. On le sait plus que jamais, la force du nombre fait souvent toute la différence. Même en médecine psychiatrique. : :

« Men are generally allowed a greater range of “acceptable” behaviors than are women. It can be argued that psychiatric hospitalization or labeling relates to what society considers “unacceptable” behavior. Thus, since women are allowed fewer total behaviors and are more strictly confined to their role-sphere than men are, women, more than men, will commit more behaviors that are seen as “ill” or “unacceptable”. »
Phyllis Chesler, Women & Madness (1972, 1989)

« Le vrai consiste simplement dans ce qui est avantageux pour la pensée. »
William James (1842-1910), fondateur de la psychologie en Amérique
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(1) Issu du mot grec hystera, signifiant utérus ou matrice, l’hystérie, « excès émotionnel incontrôlable », trouve son origine dans l’Égypte ancienne, la théorie stipulant en effet que l’utérus en déplacement dans le corps provoquait des symptômes physiques inexplicables, des infections ou encore un trouble névrotique réservé aux femmes évidemment (ça prend un utérus). Il existe d’ailleurs un film insupportable sur cette époque, Hysteria (2011), ou La petite histoire du plaisir en français, réalisé par Tanya Wexler. Vous pouvez également consulter, entre autres, l’article (en anglais) What It Really Means When You Call a Woman "Hysterical" (Vogue, mars 2017).

(2) Alors que l’hypersexualité, ou sexualité compulsive, chez la femme fut longtemps appelé « nymphomanie », chez l’homme, ce même trouble était nommé satyriasis, du mot grec satyre, signifiant la force vitale de la nature. Notons que Satyre, dans la mythologie grecque, est un demi-dieu habitant les bois, possédant certains traits d’un animal (notamment la queue). Aujourd’hui on parle plutôt d’hypersexualité, soit un comportement sexuel humain qui se traduit par une recherche continue et persistante du plaisir sexuel.

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