Passer au contenu principal

Temps, argent et dépassement de soi


Le temps c’est de l’argent. Et l’argent, tout le monde le sait, c’est du pouvoir. Un pouvoir d’achat en tout cas. Avec de l’argent, on peut acheter des maisons, des propriétés, des objets de luxe, des votes ou encore d’incroyables opportunités. On peut aussi prendre l’avion, par exemple, et aller passer 24h au Portugal juste pour aller voir un spectacle de « notre Benito » chéri – Eugénie et Magalie Lépine-Blondeau ont passé 24 heures au Portugal pour aller voir cet artiste : « "24 heures à Lisbonne pour voir notre Benito (et celui de 60 000 personnes) entre sœurs parce que des fois, faut savoir arrêter le temps", écrit l’animatrice Eugénie Lépine-Blondeau en légende d’un carrousel de photos et vidéos Instagram. »

Faut savoir arrêter le temps ? … Faut aussi avoir beaucoup d’argent ! et peu de conscience sociale ou environnementale. «C'est une chance inouïe de vivre ça», nous dit-elle. Tu parles, ma belle ! C’est comme aller voir un match du CH en série ou de la FIFA. Des milliers de dollars par billet. Tout le monde n’a pas accès. Du pain et des jeux pour les riches seulement.

Mais pourquoi vous racontez ça et répandez ainsi vos privilèges de parvenues sur la place publique au fait ? Pour emmerder le bon peuple qui n’a pas les moyens, c’est ça ? Mais vous rigolez, les filles ? Moi je dis : Taisez-vous sur vos privilèges, bordel. Gardez vos luxueux et nombrilistes excès pour vous. Fermez-la sur le fait que vous polluez excessivement pour aller vous amuser quelques heures à Lisbonne. Car on s’entend bien que ce voyage est un luxe et, un jour, cette histoire de madames privilégiées risque de vous revenir en plein visage. Celui des excès et de l’hypocrisie.

L’infatigable « dépassement de soi » 

En plus de ces « statuts » de privilégiés et de ces « stories » à la con de voyages superflus, il faudrait aussi, dans cette société ultra individualiste et sauvagement capitaliste, « repousser sans cesse ses limites ». L’interminable pression de performance, la productivité à tout prix, ce perpétuel et infatigable dépassement de soi. Pu capable. 

Pourquoi faire un simple marathon, quand tu peux te taper un ultra marathon, voyons ? 

Quoi ? Vous n’avez pas encore escaladé le mont Everest ? Mais qu’est-ce que vous faites, bande de BS ? Regardez cette femme malade, atteinte d’un cancer du sein de surcroît, elle l’a fait, elle ! « Le 23 mai [dernier] à 3 h du matin, la Québécoise Shaunna Burke a grimpé jusqu’au sommet du mont Everest, devenant ainsi la première femme au monde atteinte d’un cancer de stade 4 à réussir l’exploit. » 

Vraiment ? « la première femme au monde atteinte d’un cancer de stade 4 à réussir l’exploit. » Bientôt on nous annoncera qu’un individu est devenu « le premier homme en phase terminale à atteindre le sommet de l’Everest ». N’importe quoi. Même malade, faudrait « dépasser ses limites ». Mais quelle stupidité ! 

Et qui a dit que c’était une bonne idée de célébrer ce genre d’accomplissement et d’en faire une nouvelle, un exploit ? Quel message envoie-t-on aux personnes malades, alitées, en phase terminale ou encore aux enfants atteints d’une maladie chronique ? Même malade, même affaibli, même atteint d’une grave maladie, tu devrais repousser tes limites au lieu de te reposer, de te soigner, de prendre soin de toi et de recouvrer la santé ? 

Mais dans quel genre de société vit-on ? Celle de l’ultra performance, du rendement à tout prix, du ridicule « dépassement de soi ». N’importe quoi. « L’Everest pour les filles » ? Non merci. Ce n’est pas sur ma liste de choses à faire dans cette vie.

Vous n’êtes pas fatigués de cette ultra performance ? Comme cet homme qui a fait « huit marathons en huit jours sans prendre congé du travail » Ayoille. Mais il est malade, voilà. Non, je ne trouve pas ça super ni fantastique. Même qu’il me fait pitié, vous voyez. Je le trouve ridicule, cet homme, en vérité. C’est trop, mon homme ! Tu en fais trop. Pourquoi tu fais tout ça ? Pour qui et pour quelles raisons au juste ? Qui tentes-tu d’impressionner ainsi ? 

La typique réponse « moi-même », « je veux me surpasser moi-même », « je suis en compétition avec moi-même », je n’y crois pas. Non. Tu fais ça pour que ton papa soit enfin fier de toi, c’est ça ? Il te reste des traumatismes infantiles et des blessures narcissiques à régler ? Tu n’as jamais senti que juste être toi-même était « suffisant » pour tes parents ? Eh bien tu entreprends une longue thérapie, tu vois, à raison d’une ou de deux séances par semaine, et ce, pendant des années. Pas huit marathons ou grimper l’Everest, bon sang. 

----- 
Photo : Sylvie Marchand. Un jeune homme passe devant la luxueuse bijouterie Maison Birks, rue Sainte-Catherine à Montréal, mai 2026.

Messages les plus consultés de ce blogue

Le Prince et l’Ogre, le mauvais procès

Poursuivi en justice pour des agressions sexuelles et des viols qu’il aurait commis à l’endroit de plusieurs femmes, un homme connu du grand public subit un procès. Dans le cadre de ces procédures, des témoins défilent à la barre. Parmi ceux-ci, des amis de longue date, des proches, des collègues et d’anciens collaborateurs venus témoigner en faveur de l’accusé. Tous soulignent sa belle personnalité, le grand homme qu’il a toujours été. Ils le connaissent bien ; cet homme n’est pas un agresseur. Au contraire, il a toujours joui d’une excellente réputation.  C’est un homme « charmant, courtois, poli et respectable » tant envers les hommes que les femmes, répéteront-ils. Il est « un peu flirt », certes, « comme bien d’autres ». Mais personne n’a souvenir qu’on ait parlé en mal de lui. Jamais. Parfois, il est vrai, il a pu se montrer insistant envers quelques femmes, affirmera lors d’une entrevue un excellent ami depuis le Vieux Continent. Mais on pa...

La religion capitaliste

« Au nom du père, du fils et du capitalisme ». Voilà une des affiches que j’ai aperçues maintes fois durant tout le printemps froid et maussade. Elle était tantôt placardée dans les ruelles du Quartier Latin, tantôt quelque part sur le Plateau Mont-Royal à Montréal.  Le char en feu sur l’affiche se voulait également un joli clin d’œil à toutes ces voitures électriques de marque Tesla vandalisées ou brulées durant le printemps dernier. Un peu partout en Occident, des manifestants et des casseurs tentaient par là même de dénoncer les dérives autoritaristes de l’homme le plus riche au monde, Elon Musk. (Y a-t-il un véhicule plus laid que le Cybertruck de Tesla, d’ailleurs ? Mais qu’importe.) Elon Musk a depuis quitté la Maison-Blanche, en rupture avec son ami, le président orange. À suivre. Ils vont peut-être reprendre…  « Au nom du père, du fils et du capitalisme »  La Sainte Trinité de l’économie. Oui, Monsieur. Au masculin qui plus est. À l’instar des ...

Pour en finir avec Cendrillon

Il existe de nombreuses versions de « Cendrillon, ou, la Petite Pantoufle de verre », comme Aschenputtel,  ou encore « Chatte des cendres »... passons. Mais celle connue en Amérique, voire dans tous les pays américanisés, et donc édulcorée à la Walt Disney, est inspirée du conte de Charles Perrault (1628-1703), tradition orale jetée sur papier à la fin du 17 e  siècle. D'ores et déjà, ça commence mal. En 2015, les studios Walt Disney ont d'ailleurs repris leur grand succès du film d'animation de 1950 en présentant  Cinderella  en chair et en os, film fantastique (voire romantico-fantasmagorique) réalisé par Kenneth Branagh avec l'excellente Cate Blanchett dans le rôle de la marâtre, Madame Trémaine ( "très" main , en anglais), généralement vêtue d'un vert incisif l'enveloppant d'une cruelle jalousie, Lily James, interprétant Ella (Elle) dit Cendrillon (car Ella dort dans les cendres, d'où le mesquin surnom), Richard Madden, appelé Kit (l...

Faire du pouce à Montréal

Je n’en pouvais plus d’être dans Hochelag’. Deux jours de grève de la STM et je capotais. Prise en otage dans un immeuble miteux, en plus d’un concierge méchant, bruyant et exécrable pendant deux jours consécutifs, je me sentais déjà comme durant le Grand Confinement de 2020. Faut dire que j’ai depuis plusieurs années ma petite routine au centre-ville. À tous les jours, je prends le métro. Et même que je me déplace plusieurs fois par jour. Je suis toujours en mouvement, en déplacement, demeurant rarement plus de deux heures au même endroit. C’est comme ça, il faut que je bouge. Alors déterminée à marcher plus d’une heure pour me rendre au centre-ville de Montréal, à mon café habituel, à la Grande Bibliothèque chercher un livre et le reste, j’ai pensé : « Va faire du pouce sur Hochelaga ! C’est sûr que quelqu’un va arrêter. Tout le monde sait qu’il y a une grève des transports ! » Et, comme de fait, c’est arrivé.  Après environ quatre minutes et demie de pouce sur la...

"Ode à la femme", mon œil

La programmation 2018-2019 des Grands Ballets canadiens de Montréal a été dévoilée la semaine dernière. Selon le nouveau directeur artistique, Ivan Cavallari, la prochaine saison sera une « ode à la femme ». Yeah right . L’art (peu subtil) d’instrumentaliser le mouvement des femmes  Voilà une autre preuve que la compagnie Les Grands Ballets canadiens de Montréal est bel et bien menée par un Boys Club (voir Faire bouger le monde. N’importe comment. ). Une femme au sein de l’équipe de la direction, avec du poids s’entend, aurait dit : « Un instant les mecs, vous êtes complètement dans le champ, et du mauvais côté de l’histoire qui plus est ». Partir «  à la découverte de la femme  » serait le fil conducteur de la prochaine saison des Grands Ballets. À la découverte de la femme ? What the fuck ... Et ça c’est rien. Faut maintenant s’intéresser à la programmation dans ses détails, toujours pertinents - le diable s'y trouve tout le temps. En...