Passer au contenu principal

Le bonheur est dans le cocon


Dans les années 80, l’auteure américaine Faith Popcorn prédisait l’arrivée en masse du cocooning*, cette tendance (devenue un art) à s’encabaner dans sa maison ultra propre, design, confortable et hautement sécurisée, afin de se protéger du monde externe et de ces innombrables sources de stress. Et ça, c’était avant l’arrivée de l’internet, d’une pandémie et du Grand Confinement, qui ont définitivement modifié les habitudes de consommation. 

Il est où le bonheur ? 

Le bonheur, au XXIe siècle, demeure essentiellement matériel. Ça passe par une consommation excessive de bébelles pour remplir un cocon à soi bien douillet. 

Pour ce faire, il faut d’abord devenir propriétaire d’une belle maison ou d’un joli condo tout neuf (avec « vue imprenable sur le stade », par exemple), grassement garni de meubles flambant neufs (importés de préférence), coiffés de précieux cadres modernes ou contemporains, le tout surveillé par un puissant système d’alarme et fins détecteurs de mouvements. 

Ça prend également un chat, des plantes vertes, beaucoup de miroirs (des petits, des moyens, des gros et des gigantesques), des photos aussi, de soi-même bien sûr, en voyage principalement, ou encore dans un décor exotique, entouré de belles personnes souriantes et vraiment rafraîchissantes qui ont elles aussi « réussi dans la vie ». (Notons au passage que ces mêmes images se retrouvent généralement dans des albums imprimés intitulés « MOI 2017 », «MOI 2018 », etc., etc. Merci la vie, merci la créativité.) 

Sans grande surprise, ça prend aussi des gadgets, beaucoup de gadgets électroniques, à commencer par des speakers Sonos – pas d’autres marques svp ; un dans le salon, un autre dans la salle de bain, un autre dans la chambre, bref, un dans chaque pièce, en plus des différents appareils dernier modèle iMachins (je-me-moi) : iPhone, iPad, iWhatever, ainsi que Apple TV, Apple Watch (avec le support à charge en bambou si possible), des écouteurs aussi, des très gros et des très petits, comme les AirPods Pro rechargeables. 

Dans la cuisinette, maintenant, ça prend évidemment d’immenses électros «stainless » (Pfft! N’importe quoi, cette appellation) ainsi qu’une élégante machine à espresso, la tendance étant aux maudites et très coûteuses capsules Nespresso – au diable l’environnement et les prétentions écolos. 

Un peu partout dans la résidence, ça prend aussi des grosses bougies, des diffuseurs d’huiles essentielles et des chandelles en soja de marque Matt&Nat, avec des mots vraiment zen écrits dessus, comme « La vie est belle », « Jardin zen », ou, la totale, « Namaste », d’une valeur de 52$ … Quoi ? C’est cher en tabaslak, vous dites ? Oui mais, ça brûle comme pas pareil. C’est Matt&Nat, simonac ! C’est donc à la fois « MAT(T)ÉRIEL et NATURE » (What?), permettant de « vivre pleinement », « magnifiquement », tel qu’énoncé clairement dans le plan de match « philosophie » de l’entreprise. 

Pour le reste, ça prend aussi beaucoup de livraisons à la maison, des boîtes et des colis portant la souriante signature d’Amazon ; un signal clair (envoyé, entre autres, à vos voisins de palier) que vous êtes définitivement cool et branchés (par juste sur le Net, mais dans la vie), que vous vivez pleinement, justement, en recevant toutes sortes de cossins, de bébelles et de gogosses à la maison, comme des biscuits et des caleçons. Grosse vie sale, quand tu nous tiens par la livraison. 

Il faut également consommer en gros des produits bio, des crèmes granos, du shampoing « naturel », un scrub au « vrai café », un autre aux abricots, de la soie dentaire écologique et biodégradable, des produits de luxe et savons à mains de marque Aesop, des sacs végétaliens, et d’autres objets à la mode, comme des boules de séchage bios et écolos, de l’eau de linge en spray à la lavande (de marque Bleu Lavande de préférence), un désinfectant à la lavande et, tant à qu’à passer une commande à Bleu Lavande, eh bien allons-y pour un parfum d’ambiance… à la lavande. Quoi ? C’est local. 

Pour avoir l’air zen, équilibré et même instruit, il faut également des livres étalés un peu partout dans la maison (que vous ne lisez pas et ne lirez sans doute jamais), des bestsellers du New York Times évidemment, des bouquins «très tendance », quelques classiques et futurs classiques qui traînent ici et là, juste pour impressionner la visite – le plus populaire (selon « mes sources » sur le terrain) étant définitivement Sapiens: A Brief History of Humankind (Sapiens : Une brève histoire de l’humanité), de Yuval Noah Harari, brillant auteur et professeur à l’université. 

En plus de tous ces items qui garnissent généreusement votre maison, mettant de la joie et du bonheur tant dans votre intérieur que dans votre cœur, ça prend finalement un ou deux chars neufs à la porte (pas nécessairement de l’année, mais pas non plus usagés) afin que, lorsque vous quittez courageusement le confort de votre maison-cocon, vous puissiez immédiatement embarquer dans une autre bulle bien à vous, seul de préférence, servant également de lieu de défoulement, bizarrement, la coquille intime de votre voiture. 

Alors cessez de chercher le bonheur, bon sang, ou même juste de vous poser la question : le bonheur est définitivement à la maison. No baby, « there’s no place like home ». 

*** 

Cocooning : The need to protect oneself from the harsh, unpredictable realities of the outside world. » – Faith Popcorn

Messages les plus consultés de ce blogue

Mobilité vs mobilisation

On aime parler de mobilité depuis quelques années. Ce mot est sur toutes les lèvres. C’est le nouveau terme à la mode. Tout le monde désire être mobile, se mouvoir, se déplacer, dans son espace intime autant que possible, c’est-à-dire seul dans son char, ou encore dans sa bulle hermétique dans les transports collectifs, avec ses écouteurs sur la tête, sa tablette, son livre, son cell, des gadgets, alouette. On veut tous être mobile, être libre, parcourir le monde, voyager, se déplacer comme bon nous semble. On aime tellement l’idée de la mobilité depuis quelque temps, qu’on a même, à Montréal, la mairesse de la mobilité, Valérie Plante. On affectionne également les voitures, les annonces de chars, de gros camions Ford et les autres - vous savez, celles avec des voix masculines bien viriles en background - qui nous promettent de belles escapades hors de la ville, voire la liberté absolue, l’évasion somme toute, loin de nos prisons individuelles. Dans l’une de ces trop nombre

Pour en finir avec Cendrillon

Il existe de nombreuses versions de « Cendrillon, ou, la Petite Pantoufle de verre », comme Aschenputtel,  ou encore « Chatte des cendres »... passons. Mais celle connue en Amérique, voire dans tous les pays américanisés, et donc édulcorée à la Walt Disney, est inspirée du conte de Charles Perrault (1628-1703), tradition orale jetée sur papier à la fin du 17 e  siècle. D'ores et déjà, ça commence mal. En 2015, les studios Walt Disney ont d'ailleurs repris leur grand succès du film d'animation de 1950, en présentant  Cinderella  en chair et en os, film fantastique (voire romantico-fantasmagorique) réalisé par Kenneth Branagh, avec l'excellente Cate Blanchett dans le rôle de la marâtre, Madame Trémaine ( "très" main , en anglais), généralement vêtue d'un vert incisif l'enveloppant d'une cruelle jalousie, Lily James, interprétant Ella (elle) dit Cendrillon (car Ella dort dans les cendres, d'où le mesquin surnom), Richard Madden, appelé Kit

Je me souviens... de Ludmilla Chiriaeff

(photo: Harry Palmer) La compagnie de danse classique, les Grands Ballets canadiens, a été fondée par une femme exceptionnelle qui a grandement contribué à la culture québécoise, Ludmilla Chiriaeff (1924-1996), surnommée Madame. Rien de moins. Femme, immigrante, visionnaire Née en 1924 de parents russes à Riga, en Lettonie indépendante, Ludmilla Otsup-Grony quitte l’Allemagne en 1946 pour s’installer en Suisse, où elle fonde Les Ballets du Théâtre des Arts à Genève et épouse l’artiste Alexis Chiriaeff. En janvier 1952, enceinte de huit mois, elle s’installe à Montréal avec son mari et leurs deux enfants – elle en aura deux autres dans sa nouvelle patrie. Mère, danseuse, chorégraphe, enseignante, femme de tête et d’action, les deux pieds fermement ancrés dans cette terre d’accueil qu’elle adopte sur-le-champ, Ludmilla Chiriaeff est particulièrement déterminée à mettre en mouvement sa vision et développer par là même la danse professionnelle au Québec : « Elle portait en