Passer au contenu principal

Plat de résistance


« Vous faites quoi, vous, madame, dans la vie ? », me demanda la dame avec qui je jasais à l’arrêt d’autobus. « Oh boy, comment dire… » Je lui ai résumé ça à pas grand-chose, à ces quelques tâches insipides qui permettent néanmoins de payer le loyer et quelques factures. Mais à l’intérieur de moi, au fin fond de moi-même, j’avais juste envie de lui balancer toute la vérité, la mienne en tout cas, de lui déclarer haut et fort, dans un élan profondément puissant, comme Michèle Lalonde récitant Speak White, tout ce qui m’habite en-dedans :

Moé, madame, j’écris. Par pure nécessité je vous dirais, car je ne suis ni écrivaine, ni auteure, ni autrice. Je suis une artiste-militante, une ex-danseuse devenue blogueuse, par la force des choses et de la résistance.

Je suis une féministe-anarchiste-en-câlisse, une chercheuse de troubles, comme une faiseuse de ce genre, une fière nullipare, une progressiste, une souverainiste, une indépendantiste… Yes indeed, you may call me a bitch

Je suis une pragmatique qui n’aime pas ce qu’elle voit dans la réalité, une activiste qui préfère les actions directes aux belles paroles insignifiantes, une guerrière qui cherche sans cesse le combat comme un champ de bataille quelque part, une révolutionnaire à son affaire, à la recherche de la Révolution avec un grand R.

Je suis une rebelle-de-jour qui meurt tard le soir, une femme qui participe à des manifs, quand elle le sent, pas toutes, mais souvent, même quand ça ne la concerne aucunement…

Je suis une « particulière » comme ils disent, une « spéciale sur les bords », une « originale », une « marginale », une « mangeuse de marde », une simple humaniste en réalité, qui cherche l'humanité dans les rapports prétendument humains, à commencer par l’égalité.

Je suis une radicale apparemment, sans doute parce que tout le monde dort au gaz, une femme qui se radicalise un peu plus chaque jour, ça c’est vrai, lentement mais sûrement. C’est la nécessité, là encore madame, qui l’exige, voyez-vous ? C’est l’époque qui le demande, c’est dans l’air du temps, de l’espace-temps.

Je suis une incendiaire en fait qui cherche infatigablement les poudres du vrai changement, pour y crisser le feu, fièrement, crânement, insolemment, en vain… du moins jusqu’à présent.

Je suis un simple être humain, fondamentalement, doté d’une maudite tête de cochon, j’en conviens, qui se fait généralement traiter d’« ostie d’grosse vache », faute d’accepter les propositions des cons, des crétins comme des vieux cochons, ou de suivre le troupeau, les bêtes et les vaches. Disons simplement que j’ai un esprit de contradiction, mettons, et que je remets tout, absolument tout, constamment, en question.

Et comme nombreuses femmes rencontrées au cours de ma vie, nous autres, les « gossantes », les « faiseuses de troubles », les « critiqueuses », les « emmerdeuses », les « féministes enragées », les « mal-baisées », les « crisses de folles », les « hystériques » et autres délurées de ce genre, nous aimons habituellement déranger, bousculer, provoquer, en disant simplement la vérité, plus souvent qu’autrement, en dénonçant les inégalités. Faut dire qu’on a compris le principe, il est fort simple : une femme qui dérange est forcément dérangée. So bring it on… bunch of morons !

Car de toute manière, on n’en a plus rien à faire de vos insultes, de vos étiquettes et le reste, non, plus rien à cirer. Elles proviennent forcément de ces incultes, de ces prétentieux, de ceux, justement, qu’on désire vivement narguer, importuner, déstabiliser, défier, affronter.

« Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? On vous dérange ? » Merveilleux, c’est le but !

Même qu’on est là pour rester, bande d’enfoirés. Car, comme c’est parti là, à la vitesse que ça avance, c’t’affaire-là, ça risque de durer encore longtemps, une autre éternité…

On n’a cessé de nous répéter, à nous, les femmes, de se calmer le pompon pis le poil des jambes, de se montrer gentilles, courtoises, raisonnables, jolies, souriantes, « sages comme une image », somme toute, de demeurer silencieuses, d’acquiescer, de s’adapter à leur réalité, de se plier, de se pencher, de se tasser, de se soumettre aux règles patriarcales comme aux fantasmes masculins, sinon que ça irait mal… Ça tombe drôlement bien, c’est ce que l’on souhaite ardemment, que toute vire mal, simonac, que toute s’écroule, bande d’andouilles, que ce système machiste capitaliste conçu par et pour les hommes éclate au plus sacrant, au plus vite, oui, au plus crisse.

On veut que tout, absolument tout soit remis en question, à commencer par la « norme-testostérone », la suprématie de l’homme (blanc) - autoproclamée soit dit en passant, s’étant lui-même positionné au centre de l’Univers, de la « Création », détenant ainsi le vrai pouvoir évidemment -, afin d’enrayer une fois pour toutes les inégalités, les iniquités, la misogynie, le sexisme, l’abus de pouvoir, la violence faite aux femmes, le contrôle de leur corps, leur objectification, leur manipulation, leur exploitation, leur instrumentalisation psycho-socio-économique, et j'en passe. Yes sir, oui monsieur, on en a mauditement marre.

Mais en attendant l’éradication complète des boys clubs de ce monde et l’arrivée de la vraie parité - pas juste en chiffres ou en pourcentage là, mais en réel et profond remaniement de mentalité -, oublions la faim qui nous dévore le corps, l’âme, les ambitions et les entrailles, et mettons-nous à table…

Mangez, mangez !, j'vous dis. Servez-vous ! C’est un perpétuel plat de résistance que nous vous servons, nous autres, les féministes, car nous ne plierons ni aux intimidations, ni aux oppressions, ni aux régressions.

Mangez, mangez !, j'vous dis. Faites comme chez vous ! It’s an All-you-can-eat Feminist Buffet, assholes… du moins jusqu’à ce que la véritable Révolution féministe se mette à table, et la détruise, drette là, dans votre face.

*** 
« Tout le monde sait bien, pourtant, que derrière chacun de vos grands Hommes, il y a une femme pour l’épauler, le torcher et le nourrir à la petite cuiller. »

« [L]a prétention masculine est sans bornes, ne l’oubliez jamais… »
- Louky Bersianik (1930-2011), L’Éuguélionne  

-----
Photo : Finis ton assiette (2001) par Sylvie Marchand. Mosaïque et pique-assiette, 24 po X 24 po.

Messages les plus consultés de ce blogue

Les fausses belles femmes

Après les Femmes poupées, femmes robotisées , voilà maintenant de fausses belles femmes dans un factice concours de beauté. Totalement artificielles, ces femmes, vous comprenez, ces différentes images ayant été générées par l’intelligence artificielle (IA) - (lire  Miss AI - Un podium de beauté artificielle ). Pour faire simple, il s’agit en réalité d’une vraie compétition toute féminine de la plus belle fausse femme créée par des hommes. Vous me suivez ? Non, on n’arrête pas le progrès. Ce sont majoritairement des hommes qui se cachent derrière la fabrication de ces images de fausses femmes. Des créateurs masculins qui passent sûrement d’innombrables heures devant un écran d’ordinateur à créer la femme idéale (ou de leurs rêves, allez savoir), à partir, on s’en doute, de leurs désirs, fantasmes, idéaux et propres standards de beauté – la beauté étant dans les yeux de celui qui regarde évidemment. Une beauté exclusivement physique, rappelons-le.  Même le jury est artificiel – à l’excep

Mobilité vs mobilisation

On aime parler de mobilité depuis quelques années. Ce mot est sur toutes les lèvres. C’est le nouveau terme à la mode. Tout le monde désire être mobile, se mouvoir, se déplacer, dans son espace intime autant que possible, c’est-à-dire seul dans son char, ou encore dans sa bulle hermétique dans les transports collectifs, avec ses écouteurs sur la tête, sa tablette, son livre, son cell, des gadgets, alouette. On veut tous être mobile, être libre, parcourir le monde, voyager, se déplacer comme bon nous semble. On aime tellement l’idée de la mobilité depuis quelque temps, qu’on a même, à Montréal, la mairesse de la mobilité, Valérie Plante. On affectionne également les voitures, les annonces de chars, de gros camions Ford et les autres - vous savez, celles avec des voix masculines bien viriles en background - qui nous promettent de belles escapades hors de la ville, voire la liberté absolue, l’évasion somme toute, loin de nos prisons individuelles. Dans l’une de ces trop nombre

Pour en finir avec Cendrillon

Il existe de nombreuses versions de « Cendrillon, ou, la Petite Pantoufle de verre », comme Aschenputtel,  ou encore « Chatte des cendres »... passons. Mais celle connue en Amérique, voire dans tous les pays américanisés, et donc édulcorée à la Walt Disney, est inspirée du conte de Charles Perrault (1628-1703), tradition orale jetée sur papier à la fin du 17 e  siècle. D'ores et déjà, ça commence mal. En 2015, les studios Walt Disney ont d'ailleurs repris leur grand succès du film d'animation de 1950, en présentant  Cinderella  en chair et en os, film fantastique (voire romantico-fantasmagorique) réalisé par Kenneth Branagh, avec l'excellente Cate Blanchett dans le rôle de la marâtre, Madame Trémaine ( "très" main , en anglais), généralement vêtue d'un vert incisif l'enveloppant d'une cruelle jalousie, Lily James, interprétant Ella (elle) dit Cendrillon (car Ella dort dans les cendres, d'où le mesquin surnom), Richard Madden, appelé Kit

Je me souviens... de Ludmilla Chiriaeff

(photo: Harry Palmer) La compagnie de danse classique, les Grands Ballets canadiens, a été fondée par une femme exceptionnelle qui a grandement contribué à la culture québécoise, Ludmilla Chiriaeff (1924-1996), surnommée Madame. Rien de moins. Femme, immigrante, visionnaire Née en 1924 de parents russes à Riga, en Lettonie indépendante, Ludmilla Otsup-Grony quitte l’Allemagne en 1946 pour s’installer en Suisse, où elle fonde Les Ballets du Théâtre des Arts à Genève et épouse l’artiste Alexis Chiriaeff. En janvier 1952, enceinte de huit mois, elle s’installe à Montréal avec son mari et leurs deux enfants – elle en aura deux autres dans sa nouvelle patrie. Mère, danseuse, chorégraphe, enseignante, femme de tête et d’action, les deux pieds fermement ancrés dans cette terre d’accueil qu’elle adopte sur-le-champ, Ludmilla Chiriaeff est particulièrement déterminée à mettre en mouvement sa vision et développer par là même la danse professionnelle au Québec : « Elle portait en