Autant que faire se peut, je vis le plus loin possible de mon téléphone. Je ne veux pas être dérangée. Il m’arrive aussi de l’oublier pendant des heures dans mon sac. Disons que, non, je ne suis pas accro à mon cellulaire. Au contraire. Ainsi donc, lorsque je me promène dans la ville, la tête haute, je vois, regarde et observe le monde autour de moi. Nous sommes de moins en moins nombreux à vivre et à déambuler ainsi dans la ville, il est vrai, mais lorsqu’on se croise, il arrive qu’on se salue ou même qu’on se jase.
Prendre le transport collectif au quotidien est donc pour moi un excellent moyen d’observer le monde dans lequel nous vivons, sorte de cliché instantané de notre société. En quelques minutes à peine, vous pouvez apprendre plein de choses sur la société, observer les mœurs et les comportements de nos concitoyens, respirer l’ambiance, ressentir les vibrations de la ville, voir et sentir les gens qui vous entourent – parfois, littéralement. (Vous savez, la maudite charge odorante ?)
Par la même occasion, vous pouvez également découvrir les modes et les « nouveautés », les fortes tendances qui animent les jeunes, comme le retour d’anciennes modes redevenues branchées – rebonjour les bottes « astronautes » et les manteaux aux couleurs flamboyantes des années 1980 qui se vendent aujourd’hui à gros prix. Avoir su…
Parfois aussi, en observant de près les gens dans le métro et dans l’autobus, vous pouvez voir le futur.
Le poids du portable
Ce n’est pas là un phénomène nouveau. Depuis plusieurs années maintenant, la majorité des gens déambulent les yeux rivés sur un appareil quelconque. Tant dans l’espace public qu’à la maison, de plus en plus d’individus vivent la tête perpétuellement penchée sur leur téléphone intelligent.
Cette surutilisation du portable entraîne plusieurs personnes à adopter une position corporelle ployée : posture voutée, dos courbé, épaules enroulées vers l’avant, cervicales hautement sollicitées, voire surchargées, en raison du poids de la tête inclinée vers l’avant. Tous les professionnels de la posture (chiro, physio, ostéo, etc.) vous le diront : ce syndrome du « cou texto » crée un poids considérable sur les cervicales et des douleurs (cervicalgie). Une position corporelle recroquevillée peut aussi réduire la capacité respiratoire.
Qui plus est, ces individus accros à la techno et en relation fusionnelle avec leur cellulaire font défiler des images et des nouvelles à vive allure grâce à leurs pouces « bioniques ». À la vitesse de l’éclair, ils consultent des sites, « aiment » des photos, répondent à des textos, tout cela en jouant à un jeu vidéo ou en visionnant une série en ligne dans le métro. Gros casque d’écoute sur la tête, ou mini écouteurs (très onéreux) enfoncés dans le creux des oreilles, ces Homo sapiens de la communication constante et du « Fear of Missing Out » (syndrome FOMO) ne voient ni n’entendent absolument rien de ce qui se passe autour d’eux – encore moins une personne âgée qui a besoin d’aide pour monter son panier d’épicerie dans l’autobus ou encore pour lui céder un « siège réservé » dans le métro. Au diable le monde externe ! Ces gens vivent dans leur bulle cellulaire, à l’extérieur de laquelle il n’existe rien d’autre.
De l’Homo erectus à l’Homo flectere ?
Il y a des millions d’années, nos ancêtres primates délaissèrent la position quadrupède pour se tenir sur deux jambes. La bipédie permit une véritable révolution corporelle par une incroyable économie d’énergie, facilitant notamment le développement de facultés cognitives. En s’éloignant du sol, l’érection de la colonne vertébrale permit également aux êtres humains de lever enfin la tête et les yeux et, surtout, de voir loin, très loin devant – et donc, le développement du lobe occipital.
Or, pour la première fois peut-être dans l’histoire de l’évolution humaine, tout indique que le corps humain pourrait très bien se ployer à nouveau et, bizarrement, occuper moins d’espace qu’auparavant. Cette position corporelle déformée, courbée, fléchie, réduit non seulement le champ de vision des individus, mais ressemble également, vue de l’extérieur, à un désolant repli sur soi – physique, mental, social, symbolique, peut-être même moral et affectif. Si plus personne ne se voit ni ne se regarde, comment voulez-vous apprendre à interagir avec d’autres individus ? Vous savez, les relations humaines en chair et en os, « en présentiel » ? Disons-le clairement : la socialisation ne s’apprend pas grâce à une « application ».
Mais au lieu de lever les yeux et d’observer le monde autour d’eux, ou même de jaser avec des congénères de leur espèce, les êtres humains d’aujourd’hui, et certainement de demain, dans l’espace intime comme public, apparaissent drôlement enroulés sur leur téléphone.
On constate donc, en ce XXIe siècle épatant, que, d’une certaine façon, l’homo sapiens (dit « homme moderne ») est redevenu un animal, une bête à quatre pattes complètement esclave de ces appareils, totalement asservie et assujettie à ce téléphone supposément intelligent. Lorsque la posture du corps humain régresse, fléchit et se referme sur elle-même, peut-on vraiment encore parler d’évolution ?
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Photo : Sylvie Marchand. Un garçon consulte son cell (dans une position corporelle épouvantable) dans un « chic » abribus de la STM, rue Frontenac, Montréal, fév. 2026.

