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Nijinska, l’autre génie de la danse


La notoriété du danseur étoile russe Vaslav Nijinski (1889-1950), « génie de la danse » mondialement reconnu, n’est évidemment plus à faire. Mais connaissez-vous également sa sœur, Nijinska, l’autre génie de la danse ?

Bronislava Nijinska (1891-1972)

Sans doute l’une des chorégraphes les plus prolifiques et méconnues du XXe siècle, Bronislava Nijinska mena elle aussi une brillante carrière de danseuse et de chorégraphe, dans l’ombre de son frère, le « dieu de la danse » Nijinski qui, comme on le sait, sombra pour sa part dans la folie. 

Danseuse, visionnaire et rare chorégraphe féminine de son époque, Nijinska entama son travail chorégraphique sur le tard et parvint néanmoins à bousculer le milieu de la danse durant les Années folles. 

Après avoir dansé et chorégraphié pour les Ballets russes, dirigés par l’orageux Serge de Diaghilev (1872-1929), où elle créa pas moins de six nouveaux ballets en deux saisons seulement – soulignons entre autres Les Noces (1923) sur une musique de Stravinski, Les Biches (1924) et Le Train bleu (1924) sur un livret de Jean Cocteau, des costumes de Coco Chanel et un rideau de scène peint par Pablo Picasso –, Nijinska régla par la suite plusieurs nouveaux ballets pour différentes compagnies et théâtres à travers le monde, tant à l’Opéra de Paris qu’au théâtre Colon de Buenos Aires. 

C’est toutefois au sein de la compagnie d’Ida Rubinstein (1885-1960), qu’elle dirigea de 1928 à 1931, que Bronislava Nijinska révolutionna le monde de la danse avec une nouvelle création sur une musique de Ravel, le Boléro.

Boléro (1928)

Bien connue du grand public, cette œuvre chorégraphique est habituellement associée d’emblée au chorégraphe français Maurice Béjart (1927-2007) qui l’immortalisa dans le film Les Uns et les Autres (1981) de Claude Lelouch, avec, dans le rôle principal, le charismatique danseur d’origine argentine, Jorge Donn (1947-1992). Or, lorsque Béjart s’intéressa pour la première fois au Boléro, en 1961, il s’agissait dans les faits d’une reprise du travail chorégraphique de Nijinska. 

C'est en effet à la brillante Bronislava Nijinska que l’on doit ce ballet charnel, créé en 1928 qui plus est, avec, au centre de la scène – attachez votre ceinture de chasteté –, une femme ! C’est également une autre femme qui est à l’origine de cette œuvre, la mécène et danseuse Ida Rubinstein (1885-1960). Alors qu’elle venait à peine de démarrer sa propre compagnie, Ida Rubinstein tenait à avoir sa propre œuvre espagnole à son répertoire – une pratique fort courante à l’époque – qui passa alors une commande au compositeur français Maurice Ravel (1875-1937), une offre que le musicien ne pouvait apparemment pas refuser.

Et c’est sans doute le seul véritable triomphe que connut Ida Rubinstein, le 22 novembre 1928 à l’Opéra de Paris qu’elle avait elle-même loué afin de s’y produire. Grâce à l’audace et à l’inventivité de Nijinska, Rubinstein brilla au centre de la scène, dans cette chorégraphie singulière et fort sensuelle : « Au centre d’une taverne, une gitane danse sur une table. Soutenus par une exaltation fébrile, des hommes rôdent autour d’elle. Ils l’accompagnent dans la danse jusqu’à ce que son paroxysme les emporte. » (1) 

Alors que cette danse voluptueuse, évoquant « le rut et le rythme » et impliquant « vingt mâles fascinés par l’incantation charnelle d’une seule femme », « vingt hommes qui, par leurs trépignements et leurs battements de paumes, marquent les accents, forment une batterie aux timbres divers » aurait pu en choquer plus d’un, en 1928, la critique fut pourtant unanime, saluant « le crescendo fascinant de l’œuvre » : « À peine seize minutes de danse, mais l’effet rythmique et visuel est saisissant et les réactions immédiates ne se font pas attendre. L’ensemble de la critique ne peut que louer le tour de force de [Maurice] Ravel, la beauté des décors de [Alexandre] Benois et la chorégraphie de [Bronislava] Nijinska. » (2) 

Décédée le 21 février 1972 aux États-Unis, à l’âge de 81 ans, Bronislava Nijinska mena non seulement une brillante carrière loin des sentiers battus, mais fut sans conteste une danseuse révolutionnaire du XXe siècle, elle aussi véritable génie de la danse. 

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(1) Alberto Testa, 100 grands ballets: un choix extrait du répertoire choreutique (Gremese, 2008), p.24. 

(2) Jacques Depaulis, Ida Rubinstein: une inconnue jadis célèbre (H. Champion, 1995), p.366-67. 

À lire aussi : Mémoires, 1891-1914, de Bronislava Nijinska (Ramsay, 1983).

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