Passer au contenu principal

« Jésus vous aime » (2)


En débarquant de sa voiture, le chauffeur de taxi m’a sérieusement avertie : « Jésus va revenir, madame ! … La COVID-19, tu comprends ? L’économie, regarde, tu vois, elle fait ça », accompagné d’un geste de la main allant vers le bas, indiquant une chute brutale. « Jésus reviendra. »

Avec mes lunettes fumées et mon foulard recouvrant la moitié de mon visage, je ne pensais de mon côté qu’à une chose, ma nouvelle obsession – une de plus : les gouttelettes, les gouttelettes, les maudites gouttelettes ! Vous parlez trop, mon cher monsieur, avais-je envie de lui envoyer. Et Jésus ne nous aidera pas à payer le loyer, vous comprenez ? « Bonne fin de journée, monsieur, et bon courage à toute votre famille », ai-je simplement répondu en refermant aussitôt la porte du véhicule.

« Tabar… ! J’aurais été mieux de prendre le métro ! » – mais on insistait pour me payer la ride.

En ces temps de crise, tout est magnifié, tout est devenu exponentiel. Pas seulement les histoires d’horreur, les chiffres et les statistiques qui explosent partout, mais aussi ce qui nous habite, ce que nous sommes essentiellement, foncièrement.

En ces temps de confinement, on se révèle à nous-mêmes (encore faut-il avoir une conscience pour l'observer) et fort probablement aux autres. Tout en nous est amplifié : les qualités, les défauts, les insécurités, les croyances non fondées sur la science, les failles, les problèmes de personnalité, les torts, les troubles comme les travers, les obsessions, les compulsions, les phobies, les manies, les fortes tendances, la paranoïa, les dysfonctions, les maladies mentales, tout, quoi.

Vous êtes un abruti inconscient en temps normal, un imbécile ? Ces temps-ci vous êtes un abruti exponentiel, un imbécile exposant dix. Vous êtes anxieux normalement ? Là, c’est l’angoisse et la panique générale. Vous aimez trinquer habituellement ? Vous tombez sûrement dans la bouteille depuis quelques semaines. Vous êtes insupportable et rempli de hargne ? Vous vous morvez sans doute sur la rampe d’escalier de votre immeuble. Vous souffrez d’insécurité alimentaire en temps normal ? Là, vous survivez, la peur au ventre.

C’est un sale temps pour les hypersensibles, laissez-moi vous dire, la tension étant palpable partout, le stress au plafond, les nerfs tendus. Les insomniaques ne s’amusent pas du tout, en temps de pandémie.

Si vous avez le temps de créer en ce moment, êtes mentalement disposé à le faire, écrivez un roman, votre ridicule journal de confinement pour publication ultérieure, achetez des meubles pour votre patio, ou regardez simplement des films et des séries britanniques en continu comme si vous étiez en vacances, c’est que vous n’êtes pas tombé en bas de la pyramide de Maslow, là où les besoins de base ne sont pas comblés, comme manger, dormir, avoir un toit sur la tête, se sentir en sécurité. En mode survie, chers amis, on est loin d’avoir la tête à la détente, aux jokes plates, aux histoires insignifiantes de riches vedettes en confinement ou encore à la création. Et si j’en vois un autre avec sa guitare qui nous chante que « ça va bien aller », je vais l’étrangler ! Ce slogan est bon pour les enfants, pas pour les gens dans la marde… Pour certains d’entre nous, nous (sur)vivons simplement comme nous le pouvons en ce moment, un jour à la fois.

Mais aujourd’hui c’est Pâques. Et non je ne pense pas à Jésus, mais plutôt à tous ces morons qui, au nom de la religion, se réuniront malgré les interdictions. C’est un virus qui se propage, bande de connards, pas un dogme, le Mal ou le diable ! C’est un virus, c'est-à-dire un micro-micro-organisme, un agent infectieux « responsable d'une maladie infectieuse, parasite, de nature particulaire et de taille comprise entre 0,01 et 0,3 micromètre ».

Et celles et ceux qui écoutent la science savent que le temps sera long, très long, que nous ne sommes pas sortis du bois. Car que nous dit la science en ce moment ? Un remède ou un vaccin prendra encore plusieurs mois – visionnez entre autres What Could Be The Fastest Way To End The Coronavirus Crisis? (Science Insider, 3 avril 2020; 9 min. 44 sec.)

Faudra donc que l'espèce humaine puise, en attendant, dans ses outils d’évolution (et de révolution), l’adaptation et la collaboration. Bonne chance.

***
« Au bout d’un certain temps, quand on s’est accoutumé à son métabolisme, on peut l’entendre respirer dans le noir comme un gros animal, tousser parfois, et même déglutir. La prison nous avale, nous digère et, recroquevillés dans son ventre, tapis dans les plis numérotés de ses boyaux, entre deux spasmes gastriques, nous dormons et vivons comme nous le pouvons. »

– Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (Éditions de l’Olivier, 2019)

***
Sur le thème de la solitude dans la solidarité : Lessons in Constructive Solitude from Thoreau (The New York Times, 9 avril 2020)

À lire : La pandémie, une histoire de protéines (Radio-Canada, 12 avril 2020)

Messages les plus consultés de ce blogue

Les fausses belles femmes

Après les Femmes poupées, femmes robotisées , voilà maintenant de fausses belles femmes dans un factice concours de beauté. Totalement artificielles, ces femmes, vous comprenez, ces différentes images ayant été générées par l’intelligence artificielle (IA) - (lire  Miss AI - Un podium de beauté artificielle ). Pour faire simple, il s’agit en réalité d’une vraie compétition toute féminine de la plus belle fausse femme créée par des hommes. Vous me suivez ? Non, on n’arrête pas le progrès. Ce sont majoritairement des hommes qui se cachent derrière la fabrication de ces images de fausses femmes. Des créateurs masculins qui passent sûrement d’innombrables heures devant un écran d’ordinateur à créer la femme idéale (ou de leurs rêves, allez savoir), à partir, on s’en doute, de leurs désirs, fantasmes, idéaux et propres standards de beauté – la beauté étant dans les yeux de celui qui regarde évidemment. Une beauté exclusivement physique, rappelons-le.  Même le jury est artificiel – à l’excep

Mobilité vs mobilisation

On aime parler de mobilité depuis quelques années. Ce mot est sur toutes les lèvres. C’est le nouveau terme à la mode. Tout le monde désire être mobile, se mouvoir, se déplacer, dans son espace intime autant que possible, c’est-à-dire seul dans son char, ou encore dans sa bulle hermétique dans les transports collectifs, avec ses écouteurs sur la tête, sa tablette, son livre, son cell, des gadgets, alouette. On veut tous être mobile, être libre, parcourir le monde, voyager, se déplacer comme bon nous semble. On aime tellement l’idée de la mobilité depuis quelque temps, qu’on a même, à Montréal, la mairesse de la mobilité, Valérie Plante. On affectionne également les voitures, les annonces de chars, de gros camions Ford et les autres - vous savez, celles avec des voix masculines bien viriles en background - qui nous promettent de belles escapades hors de la ville, voire la liberté absolue, l’évasion somme toute, loin de nos prisons individuelles. Dans l’une de ces trop nombre

Pour en finir avec Cendrillon

Il existe de nombreuses versions de « Cendrillon, ou, la Petite Pantoufle de verre », comme Aschenputtel,  ou encore « Chatte des cendres »... passons. Mais celle connue en Amérique, voire dans tous les pays américanisés, et donc édulcorée à la Walt Disney, est inspirée du conte de Charles Perrault (1628-1703), tradition orale jetée sur papier à la fin du 17 e  siècle. D'ores et déjà, ça commence mal. En 2015, les studios Walt Disney ont d'ailleurs repris leur grand succès du film d'animation de 1950, en présentant  Cinderella  en chair et en os, film fantastique (voire romantico-fantasmagorique) réalisé par Kenneth Branagh, avec l'excellente Cate Blanchett dans le rôle de la marâtre, Madame Trémaine ( "très" main , en anglais), généralement vêtue d'un vert incisif l'enveloppant d'une cruelle jalousie, Lily James, interprétant Ella (elle) dit Cendrillon (car Ella dort dans les cendres, d'où le mesquin surnom), Richard Madden, appelé Kit

Je me souviens... de Ludmilla Chiriaeff

(photo: Harry Palmer) La compagnie de danse classique, les Grands Ballets canadiens, a été fondée par une femme exceptionnelle qui a grandement contribué à la culture québécoise, Ludmilla Chiriaeff (1924-1996), surnommée Madame. Rien de moins. Femme, immigrante, visionnaire Née en 1924 de parents russes à Riga, en Lettonie indépendante, Ludmilla Otsup-Grony quitte l’Allemagne en 1946 pour s’installer en Suisse, où elle fonde Les Ballets du Théâtre des Arts à Genève et épouse l’artiste Alexis Chiriaeff. En janvier 1952, enceinte de huit mois, elle s’installe à Montréal avec son mari et leurs deux enfants – elle en aura deux autres dans sa nouvelle patrie. Mère, danseuse, chorégraphe, enseignante, femme de tête et d’action, les deux pieds fermement ancrés dans cette terre d’accueil qu’elle adopte sur-le-champ, Ludmilla Chiriaeff est particulièrement déterminée à mettre en mouvement sa vision et développer par là même la danse professionnelle au Québec : « Elle portait en