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Les narcissiques sont parmi nous (3)


J’ai arrêté de les compter. J’ai également cessé de prendre des notes mentales concernant ces gens fascinés, obnubilés, hypnotisés par leur propre image. Il y en a trop. Ils sont partout. Partout, tout le temps, constamment.

Dans le métro l’autre jour, par exemple, une jeune femme a passé le trajet au grand complet à se regarder la binette sur son téléphone intelligent, en vidéo, sorte de miroir portatif vivant, mouvant - la joie sans doute. J’observais la dame qui, elle, se regardait sur son téléphone. Je te regarde, tu te regardes. Ça s’arrête pas mal là. Pas d’échanges possibles, pas de communication non plus. C’est le nombrilisme qui prime.

J’ai pensé, pendant un moment, que peut-être cette femme souffrait en réalité d’anxiété, et que cette image d’elle-même, familière, rassurante, voire apaisante, était comme avoir quelqu’un qui la raccompagnait jusqu’à la maison. Allez savoir, je ne lui ai pas demandé.

Une autre femme, elle, a passé huit stations de métro - je suis débarquée avant elle, malheureusement - à se contempler sur son cell, à replacer ses longues mèches de cheveux ou encore à les balancer dans tous les sens, pour leur donner du volume - comme une vraie mannequin professionnelle vous savez -, pour ensuite prendre multiples photos d’elle-même, de jolis selfies oui, avec des trucs et des machins pour se rendre plus belle, plus drôle, plus intéressante, plus attrayante : une photo d’elle avec des oreilles de chat, une autre avec des oreilles de lapin, ou en princesse avec sa belle couronne de perles, et autres bébelles qui dépassent largement mon entendement. J’imagine que c’est une application « super le fun », ce truc. J’en conviens, je ne connais rien là-dedans.

J’observais la dame, donc, qui, elle, se regardait sur son téléphone. Le mec de l’autre côté du wagon aussi la regardait. Je te regarde, tu te regardes, il te regarde lui aussi. Ça s’arrête pas mal là. Là encore, pas d’échanges possibles. Que de belles images d’un « moi, moi, moi » qui passent dans l’espace-temps, tant dans le réel que le virtuel. De l’égo en double qui plus est.

Il y avait également cet homme, récemment, qui, lui, parlait à son ami dans le métro tout en contemplant son propre reflet dans la porte d’en face. Il se trouvait beau et très intéressant. Il parlait fort, paraissait fier comme un roi, replaçait sans cesse, lui aussi, ses mèches de cheveux pour être bien sûr qu’elles soient au bon endroit. Le spectacle auquel j’assistais, assisse confortablement sur mon banc, me fascinait au plus haut point, à la fois qu’il m’épouvantait, m’inquiétait sérieusement.

Car non seulement on ne fait de Révolution avec un grand R avec des gens qui se regardent inlassablement la face dans un miroir ou un équivalent, mais en plus, il faut savoir que, dans l’histoire, dans la mythologie grecque, Narcisse en meurt.

En effet, Narcisse, qui tomba amoureux de son reflet dans les eaux du Styx, resta là indéfiniment, contemplant sa propre image, désespéré de ne pouvoir jamais l’atteindre, la rattraper, et finit ainsi par en périr, succombant à son amour-propre.

Narcisse signifie également sommeil, et le narcissisme n’est pas seulement un trouble mental affectant sérieusement la présidence des États-Unis en ce moment - comme nombreux tyrans à travers le monde d’ailleurs -, c’est aussi une affliction grave et dangereuse qui mine les bases mêmes de la démocratie.

Car pendant que tout le monde dort au gaz et se regarde lamentablement la face dans leur miroir portatif, s’aimant grassement et sans rougir, pendant que tout le monde se prend en photos, comme « l’honorable » Justin Trudeau, les plus puissants, eux, sévissent sans scrupule, s’enrichissent sans aucune limite. La faim dans le monde atteint des niveaux préoccupants, et les 26 plus riches détiennent autant d'argent que la moitié de l'humanité.

Plus préoccupant encore, la mobilisation citoyenne demeure impossible, figée, elle aussi, dans sa propre image, la contemplation de son petit moi.

« Hélas ! Hélas ! », dirons-nous comme Écho ? Encore faudrait-il que quelqu’un se réveille et lève les yeux de son téléphone prétendument intelligent.

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