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Se radicaliser lentement


Au cours de la dernière année, j’ai interpellé quelques directeurs, députés, aspirants députés, journalistes ainsi qu’une ministre, concernant des enjeux socio-économiques affectant les femmes, la langue française et l’utilisation des fonds publics, aka mon « gros dossier ». Soit c’était planifié – je savais à l’avance qu’ils seraient présents et vais d’un pied ferme à leur rencontre -, soit c’était par hasard, au cours d’une marche citoyenne, d’une manifestation ou en me promenant tout simplement dans la rue : « Tiens, madame la ministre justement. Un p’tit mot d’intérêt public, si vous me permettez. » Comme une vraie scoute, je suis toujours prête.

Parmi tout ce beau monde, personne ne m’a impressionnée. Cela va sans dire, d’abord parce que ce sont des gens ben ordinaires, des humains comme vous et moi. Aussi, parce qu’ils en avaient rien à cirer de mon « gros dossier ». Hormis la députée Manon Massé, croisée maintes fois ici et là ainsi que dans le métro (nommez-moi un-e député-e qui prend le métro, vous) et Amir Khadir qui a tout de suite compris que ça ne faisait aucun sens cette mascarade de financement d'un organisme culturel dans le domaine de la santé, un seul autre député s’est montré intéressé (ou habile, c’est selon) quant à ma prise de position concernant l’odieuse utilisation des fonds publics. Suite à ce court échange, j’ai pensé : « Lui, ou bien il a compris la psycho-101, ou bien il aime véritablement rencontrer le peuple. » Il a posé une seule question, la bonne.

Pour les autres, en particulier la ministre en question, ils ont juste hâte d’en finir au plus vite, de se débarrasser de vous au plus sacrant et, le cas échéant, de remonter dans leur belle grosse voiture aux vitres teintées (fournie par les contribuables), leurs attachés politiques affichant un air on ne peut plus contrarié, voire dégoûté. Évidemment, « la madame » s’adressant à la ministre qui débarque de son char n’était pas prévue à l’horaire condensé du jour… Changez de face svp. Vous vouliez servir le peuple ? Eh bien, je suis le peuple. En plus, je suis polie, en beau fusil certes, mais néanmoins courtoise. Et mon pitch prend moins de deux minutes, alors… on se calme le pompon.

En même temps, comme disait Elvis Gratton, « faut être réaliste, câlisse ». Les politiciens fréquentent habituellement ce genre d’événements pour faire grimper leur capital de sympathie, pas pour écouter tous les citoyen-ne-s présent-e-s. Mais comme ils ont généralement le temps de prendre des égoportraits et de donner beaucoup de poignées de main, en s’assurant que les médias capturent ces belles images, près du peuple, accessibles, touchables même (contrairement à la reine) afin de les diffuser au plus grand nombre et ainsi convertir des concitoyen-nes en véritables croyants votants, membres actifs ou militants, alors on se dit why not coconut, allons-y pour une brève intervention citoyenne. Ce n’est pas plus long.

En revanche, ne leur posez pas de questions et ne les interpellez surtout pas concernant des enjeux d’intérêt public. Ils ne sont pas là pour ça et se braqueront dans le temps de dire : « Saviez-vous que… ». Ne leur écrivez pas non plus, par la poste ou par courriel à leur futile adresse « assnat » (Assemblée nationale), ça ne donne strictement rien. Si vous recevez une réponse, ce sera l’usuelle formule automatique « votre message est important pour nous… » blablablablablablabla.

Autrement dit, dans ce pays prétendument démocratique, à moins d’être « quelqu’un », une personnalité connue, une personne influente, un opulent homme d’affaires, un important commanditaire, une vedette populaire ou un-e journaliste de l’une de ces catégories, vous n’aurez droit, à quelques exceptions près, à aucune réponse, aucun suivi, aucun retour d’appel. Même Radio-Canada, notre société d’État qui parle sans cesse de transparence et d’accès à l’information, ne répondra à aucune de vos plaintes et demandes d’informations… Cela en dit long sur le pouvoir réel des citoyen-nes. Au fait, qui les appelait Radio-Cadenas déjà ?

On viendra ensuite nous casser les oreilles que les gens sont cyniques, que le peuple est désintéressé, apolitisé, aigri, amer, apathique, et tout le reste. Euh... oui évidemment, si personne ne répond à nos questions. Voilà plus de 5 ans que je pose les mêmes questions, sans aucun suivi. Et à moins d’un miracle, d’une intervention divine ou d’une claque sur la gueule, je sombrerai bientôt, moi aussi, dans le syndrome de l’impuissance acquise (voir Leçon guerrière).

Et c’est précisément dans ces moments de profond découragement que je saisis toute la charge du désespoir et la rage sous-jacente des extrémistes, les Femen entre autres exemples. Peut-être que si je me pointais là les seins à l’air, un message écrit sur la poitrine, des fleurs dans les cheveux, on cesserait alors de se foutre de ma gueule, de me prendre pour une tarte, une bonne femme insignifiante, me balançant en plein visage des fadaises, des insultes, des formules creuses ou du silence. L’histoire ferait alors les manchettes, l’enjeu serait enfin diffusé, les réponses fuseraient de partout. Peut-être, dis-je.

Peut-être encore (montons d’une coche dans la frustration et l’extrémisme) que si je me présentais avec une arme, une grenade ou un couteau de chasse, on négocierait enfin avec « la madame ». Vous savez, comme dans les films : « Qu’est-ce que vous voulez, madame ? On vous écoute ! On est là pour entendre vos demandes… », avant d’aller séjourner quelques semaines en prison, logée, nourrie, transport inclus.

Peut-être en fait que nombreux extrémistes en avaient tout simplement marre de crier dans le désert. « Fini le civisme, crisse. On passe à l’action, aux vraies affaires ! »

Madame Diane Blain, elle, 74 ans, est allée confronter Justin Trudeau et s’est « fait ramasser par deux gros hommes » de la GRC. Que l’on soit d’accord ou pas avec sa position, sa question ou sa vision étriquée du monde, une question de la dame m'apparaît néanmoins pertinente : « ...pouvez-vous me dire quand les simples citoyens ont une tribune pour poser leurs questions publiquement ? »

Et en ce sens, je pose la mienne : que faut-il faire dans ce pays supposément démocratique (« pouvoir du peuple ») pour être entendue par nos institutions publiques et leurs représentants qui n’en ont absolument rien à foutre des demandes d’informations et des revendications des indigents, des prolétaires et des nobodies, sans recourir aux armes ou aux nichons à l’air ?

Radicalisation en cours… merci de patienter.

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