Paris, France, 1889. La tour Eiffel, dont la construction fut entamée deux ans plus tôt, est prête à temps pour l’ouverture officielle de l’Exposition universelle qui se tiendra de mai à septembre – une date de clôture qui sera par ailleurs repoussée à quelques reprises en raison de l’immense succès de l’événement. Cette année-là, l’Exposition universelle de Paris célébrait le progrès, l’innovation et la modernité. Par la même occasion, on commémora les cent ans de la Révolution française, ce qui explique « l’abstention officielle de la plupart des monarchies, réticentes par principe à fêter une prise de bastille… ».
À l’ombre de la tour Eiffel, sur les quelque 84 hectares de superficie où se déployait l’Exposition universelle, une trentaine de millions de visiteurs purent ainsi découvrir la fameuse galerie des Machines et les nombreux pavillons qui proposaient des expositions, des mises en scène pittoresques provenant de diverses colonies françaises, des « peuples primitifs » mis « en situation » ainsi que des prestations dites « exotiques ». Ici, une troupe de danseuses javanaises, là-bas, des danseuses orientales.
Sur la très populaire « rue du Caire » – que les frères de Goncourt surnommaient la « rue du rut » dans leur Journal –, un café égyptien présentait les spectacles d’un derviche tourneur de même que d’une danseuse du ventre, l’almée Aïoucha, dont « les représentations étaient étroitement surveillées par la police et de fait maintenues à l’intérieur des restrictions commandées par la décence… ». Par sa simple présence, la police s’assurait ainsi du bon déroulement des prestations.
Il en était de même, d’ailleurs, dans différents bals populaires et cabarets montmartrois à la fin du XIXe siècle. À l’Élysée-Montmartre, par exemple, une salle de bal fort achalandée où se mélangeaient et se côtoyaient des gens de diverses classes sociales, un certain « Père la pudeur » « veillait à tout accroc à la décence ». De son vrai nom Coutelat du Roché (1822-1897), « Père la pudeur » était photographe le jour et inspecteur de la police des mœurs le soir. Cet « excellent homme chargé de veiller aux bonnes mœurs intervenait çà et là pour empêcher les danseuses de dépasser certaines bornes de l’inconvenance », les danseuses de cancan et du « quadrille naturaliste » devant lever très haut la jambe – « jusqu’à l’honneur » badinaient les frères de Goncourt. Or, tout cela, rappelons-le, se déroulait en 1889, il y a 137 ans.
En février 2023, un couple iranien a été condamné à dix ans et six mois de prison. Leur crime ? Avoir dansé en public. En novembre 2022, en effet, pendant les nombreuses manifestations qui secouaient l’Iran après la mort de Mahsa Amini, le 16 septembre 2022, le jeune couple a été filmé en train de danser « de manière romantique » devant la tour Azadi à Téhéran. Précisons que, dans leur cas bien précis, il n’y avait aucune jambe dans les airs, ni danse du ventre, ni exhibition de chair. La danse exécutée par le couple n’embaumait rien de lascif, de langoureux, ni de scandaleux. Il s’agissait en réalité d’une danse plutôt anodine, voire enfantine, ressemblant à une contredanse, soit un couple de danseurs exécutant leurs pas tout en se tenant la main – (visionnez la vidéo). Ironiquement, le terme « azadi », le nom de la tour devant laquelle le «crime» fut perpétré, signifie liberté… Or les deux danseurs furent arrêtés et jugés quelques mois plus tard.
Car dans cette République islamique totalitaire, violente et théocratique, les femmes n’ont pas le droit de danser en public, pas plus qu’elles ne peuvent chanter ni exhiber leur chair ni leur chevelure. Dans ce régime de mollahs révolu et arriéré, les femmes doivent respecter un code vestimentaire très strict et dissimuler leurs formes et leurs cheveux. Or la jeune femme ne portait pas de voile sur la place publique, dansant joyeusement, cheveux au vent. Hérésie et danger public en Iran, apparemment, puisqu’en février 2023, Astiyazh Haghighi et son fiancé Amir Mohammad Ahmadi furent reconnus coupables d’« encouragement à la corruption et à la prostitution publique » et de « rassemblement dans l’intention de perturber la sécurité nationale ». Pour ce crime invraisemblable, le couple fut condamné à dix ans et six mois de prison.
Si danser « de manière romantique » sur la place publique est un crime, imaginez le reste, la répression au quotidien. Et on est au XXIe siècle, pas en 1889. La libération du peuple iranien, comme de tous les peuples de la Terre, d’ailleurs, passe indubitablement par l’émancipation des femmes, des droits de toutes les femmes – d’ici jusqu’en Afghanistan, en passant par l’Iran et d’innombrables pays où les droits des femmes sont bafoués, voire inexistants. En cette nouvelle année, pensons et agissons pour ces êtres humains qui représentent la moitié de la population de la planète, les femmes.
Femme, vie, liberté ! Zan, zendegi, azadi !

