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Manger des riches pour souper

Dans une librairie près de chez vous, vous trouverez une quantité impressionnante de livres dédiés à la nourriture, aux salades, au BBQ, aux boissons, ainsi qu’à leur préparation. Des tablettes et des sections entières sont inondées de livres de recettes : avec ou sans gluten, végé, vegan et le reste – accompagnés d’une photo de leurs auteurs, sourire aux lèvres, heureux de partager leurs « nouvelles » recettes de grand-mère, en plus de vendre des bébelles pour la cuisson. Les Ricardo de ce monde règnent en maîtres et chefs sur les tables des libraires. La bouffe et sa confection exercent sur la population une réelle fascination, peut-être même une obsession. 

Depuis quelque temps pourtant, le prix des aliments n’a cessé d’augmenter, limitant ainsi les ingrédients que nous pouvons utiliser pour cuisiner. Pendant que les grandes chaînes d’épiceries engrangent d’importants profits, plusieurs concitoyens, eux, doivent restreindre leurs achats, faire des compromis nutritionnels, en plus de gruger leurs maigres provisions et économies. De fait, on achète moins d’aliments qu’auparavant.

Les demandes d’aide alimentaire ont explosé au Québec depuis l’automne dernier, mais on persiste à nous dire que « Les ménages à faible revenu "ont maintenu leur pouvoir d’achat grâce aux prestations" ». Soulignons ici que cette analyse s’étend du dernier trimestre de 2019 jusqu’à la fin 2022, prenant ainsi en compte les « prestations pandémiques » gouvernementales qui ont bel et bien cessé depuis. 

Hormis l’aide gouvernementale canadienne (bonification de la TPS en juillet prochain), prévue lors du dernier budget, aucune aide financière n’est en revanche prévue en 2023 par le gouvernement Legault pour aider les plus démunis ni les ménages à faible revenu. C’est non, nous dit d’ailleurs le ministre des Finances, Eric Girard – il n’y a pas d’aide gouvernementale à l’horizon.

Or, pendant que les députés de l’Assemblée nationale s’octroient une augmentation de salaire de 30%, pendant que le gouvernement caquiste demeure sourd et complètement inefficace face à cette interminable crise du logement qui mine la vie d’innombrables Québécois, la dure réalité, elle, nous rattrape solidement. 

Car à chaque augmentation de prix (des aliments de base, du loyer, de l’électricité, du transport collectif, etc.), on se disait qu’on parviendrait sans doute à l’absorber, à se serrer davantage la ceinture. Mais voilà que cette ceinture déjà étriquée depuis des mois nous empêche aujourd’hui de respirer, en plus de cette fumée qui plonge le Québec dans une petite noirceur jaunâtre aux effluves de fin du monde. Peut-être est-il préférable de mourir étouffé que de sombrer dans la misère et la pauvreté… 

Dans une librairie près de chez vous, pas trop loin des livres de recettes, vous trouverez également un petit bijou qui vous donnera lui aussi envie de manger : La société de provocation – essai sur l’obscénité des riches (Lux, 2023). Si vous n’avez pas encore lu cet essai de la sociologue Dahlia Namian, sautez vite dessus. Il met brillamment en lumière les extravagances des mieux nantis de notre société et des ultrariches du monde entier qui dilapident sauvagement les ressources de la planète tout en polluant impunément. 

Car bientôt, dans « cet ordre social où l’exhibitionnisme de la richesse érige en vertu la démesure et le luxe ostentatoire tout en privant une part de plus en plus large de la population des moyens de satisfaire ses besoins réels », la révolte viendra. Et nous n’aurons alors d’autres choix, j’en ai bien peur, que de manger des riches et des bourgeois pour souper. C’est du moins ce que suggèrent certains dans mon maigre quartier. 

*** 

« Tout l’art du riche, ici, tient dans sa capacité de provoquer l’admiration en évitant que l’indécence de sa fortune privée ne pousse à la révolte. »

Dahlia Namian, La société de provocation – essai sur l’obscénité des riches (Lux, 2023)

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Photo : Sylvie Marchand, « Hier, j'ai bouffé une riche, j'garde l'autre pour demain », graffiti dans Hochelaga, Montréal.

**Ajout : Les ménages vulnérables durement touchés par la hausse du coût de la vie (Le Devoir, 4 juillet 2023) 

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