Passer au contenu principal

Une heure sur Terre avec un complotiste


En tentant de contourner la manif de samedi dernier, au centre-ville de Montréal, bizarrement, je suis tombée sur quelques membres du groupe Farfadaa (Steeve L'Artiss, sa conjointe et les autres), que je reconnais strictement pour avoir visionné le documentaire de Simon Coutu, «Convictions: Incursion chez les opposants aux mesures sanitaires ». Dans le temps de le dire, l’un d’eux m’a interpellée. 

Dandan Funnyboy est un complotiste assumé de 45 ans (ou 46, il n'est pas certain), très actif sur le terrain, mais « pas terroriste, ni QAnon », insiste-t-il. 
Il ne se cache de rien, d’ailleurs, un vrai livre ouvert, tant dans la vie que sur sa page Facebook qu’il m’invite à consulter ainsi qu’à partager. « Non merci, fuck Facebook. » 

Dandan possède un diplôme d’études professionnelles, des armes à la maison et travaille dur dans la pose d’asphalte. Il s'impliquait également, auparavant, auprès de La Meute, étant contre « l’immigration illégale » et la « mauvaise immigration », m’explique-t-il, mais « pas raciste » pour autant. Pour preuve, son beau-frère est musulman. 

Il prétend avoir déjà interpellé le premier ministre du Québec en personne, ainsi que la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, s’opposant férocement au registre des armes à feu. Disons seulement que ses interventions sur le terrain politique sont nombreuses et, fait intéressant, qu’il détient également plusieurs cartes de membre de différents partis politiques, entre autres, de la CAQ… 

Au lieu de m’enfuir au plus vite, de partir en courant, j’ai décidé d’écouter le complotiste en question, par pure curiosité, tel un cabinet que l'on ouvre pour en découvrir le contenu. Ça tombait drôlement bien puisque Dandan Funnyboy avait beaucoup, beaucoup de choses à dire.

À propos de quoi, au juste ? Eh bien, à propos de tout, ma foi : de la fabrication du virus en laboratoire, à celle des vaccins des « Big Pharma », en passant par la crise sanitaire, le faible taux de mortalité lié à la COVID-19, l’abus de pouvoir, les mensonges, la manipulation, la propagande, les « mesures démesurées » du gouvernement – une phrase-clé du discours, manifestement –, la perte de pouvoir des simples citoyens, le contrôle de l’information, et donc, de la population, les « merdias » en général, certains journalistes en particulier, tous contrôlés anyway, sans oublier les politiciens-marionnettes, les évènements du 11-septembre, et bien d’autres complots et événements à travers le monde encore (nommez-les, c’est plein), tout ça sous le couvert d’un thème central : l’arrivée imminente d’un nouvel ordre mondial (New World Order), régi par l’élite internationale. That's right.

Au Québec, cela signifie les Desmarais, les Power Corporation et les Péladeau de ce monde qui contrôlent l’argent et les médias, et donc, tout ce qui y est écrit, c’est de la marde. Voilà. 

En écoutant attentivement sa perception du monde, et les nombreuses théories abracadabrantes qui la supportent et l’encadrent, pendant plus d’une heure, au parc Émilie-Gamelin, je crois bien, durant un très bref moment du moins, avoir enfin compris, saisi ou ressenti ce que bien des gens éprouvent sûrement, devant leur écran, en écoutant ces interminables théories farfelues disponibles sur le Net : l’angoisse ou la détresse cognitive. 

La détresse cognitive 

Le portrait du monde que nous dessinent les complotistes est tellement gros, tellement immense, tellement gigantesque et rocambolesque, que le sentiment d’impuissance qui nous habite alors est tout simplement vertigineux. Sous nos pieds, devant l’ampleur de la situation, de la catastrophe qui nous attend, le vide s’installe sournoisement. Et tout à coup, happé, c'est le grand vertige. 

Pour ne pas sombrer dans l’abysse de l’impuissance totale et complète de l’expérience humaine, il faut sans tarder s’accrocher à quelque chose. Et voilà justement un filet cognitif, des câbles mentaux et des ficelles qui conviennent parfaitement (faute de connaissances en science, de remise en question, ou de vérification des données), somme toute, des explications préfabriquées et additionnées toutes ensemble, relevant clairement de la croyance. 

Tout y est finement brodé, tricoté, monté en épingle. On tisse une théorie, on en tresse une autre, on avance un maillon de la chaîne d'explications, on met en place une autre maille, on fabrique une histoire qui s’accroche à une autre, et puis à une autre, et ainsi de suite ; c'est sans fin. On crée ainsi des liens entre différents événements, on établit des rapports de causalité là où il n’y en a certainement pas, on crée un tissu de mensonges qui explique tout, des causes à effets, en remplissant le vide de nombreuses théories, ponctuées de dates, de chiffres et de statistiques. Ça fait sérieux, presque empirique.

Plusieurs complotistes, soulignons-le, semblent par ailleurs d'excellents conteurs, des « conteux » de peur, des raconteurs de mythes et d’histoires. 

Tout aussi important, maintenant, le filet cognitif créé (si l’on ne remet rien en question, évidemment) nous apaise intérieurement, nous soutient enfin, telle une doudou psychoaffective réconfortante. Car, psychologiquement parlant, pour expliquer l’incroyable, l’incompréhensible ou l’immensément grand, il faut forcément des réponses gigantesques, des justifications et des histoires à la hauteur des événements, tout aussi extraordinaires.

Et dans les faits, on nous cache toujours quelque chose, pas vrai ? – (Pizzagate et rumeur d’Orléans). 

*** 

En aucun moment, durant son très long exposé, Dandan n’a-t-il tenté de me persuader de quoi que ce soit, pas plus que je n’ai essayé de débattre avec lui, de le dissuader ou de le convaincre d’aller se faire vacciner. Je voulais simplement entendre, peut-être même comprendre son point de vue. Un point c’est tout. 

Les oreilles me sillaient souvent (pour diverses raisons), mais je me suis néanmoins découvert deux points en commun avec certains de ces complotistes : 1) ce sont des activistes ; 2) ils croient intimement que le peuple québécois devrait se tenir debout. Moi itou. Seulement, pas pour les mêmes motifs ni pour aller dans la même direction. 

Après l’avoir écouté, je lui ai finalement fait part que : 1) Facebook m’apparaît beaucoup plus dangereux et dommageable pour la société que la menace du «nouvel ordre mondial» ; et 2) l’utilisation de notre drapeau et de notre fleur de lys ainsi, à l’envers (pour désigner que nous vivons supposément en territoire occupé par « l’ennemi ») fait mal « en titi » à mon nationalisme. 

Sur ce, bonne fin de journée, funny boy.

Messages les plus consultés de ce blogue

Mobilité vs mobilisation

On aime parler de mobilité depuis quelques années. Ce mot est sur toutes les lèvres. C’est le nouveau terme à la mode. Tout le monde désire être mobile, se mouvoir, se déplacer, dans son espace intime autant que possible, c’est-à-dire seul dans son char, ou encore dans sa bulle hermétique dans les transports collectifs, avec ses écouteurs sur la tête, sa tablette, son livre, son cell, des gadgets, alouette. On veut tous être mobile, être libre, parcourir le monde, voyager, se déplacer comme bon nous semble. On aime tellement l’idée de la mobilité depuis quelque temps, qu’on a même, à Montréal, la mairesse de la mobilité, Valérie Plante. On affectionne également les voitures, les annonces de chars, de gros camions Ford et les autres - vous savez, celles avec des voix masculines bien viriles en background - qui nous promettent de belles escapades hors de la ville, voire la liberté absolue, l’évasion somme toute, loin de nos prisons individuelles. Dans l’une de ces trop nombre

Je me souviens... de Ludmilla Chiriaeff

(photo: Harry Palmer) La compagnie de danse classique, les Grands Ballets canadiens, a été fondée par une femme exceptionnelle qui a grandement contribué à la culture québécoise, Ludmilla Chiriaeff (1924-1996), surnommée Madame. Rien de moins. Femme, immigrante, visionnaire Née en 1924 de parents russes à Riga, en Lettonie indépendante, Ludmilla Otsup-Grony quitte l’Allemagne en 1946 pour s’installer en Suisse, où elle fonde Les Ballets du Théâtre des Arts à Genève et épouse l’artiste Alexis Chiriaeff. En janvier 1952, enceinte de huit mois, elle s’installe à Montréal avec son mari et leurs deux enfants – elle en aura deux autres dans sa nouvelle patrie. Mère, danseuse, chorégraphe, enseignante, femme de tête et d’action, les deux pieds fermement ancrés dans cette terre d’accueil qu’elle adopte sur-le-champ, Ludmilla Chiriaeff est particulièrement déterminée à mettre en mouvement sa vision et développer par là même la danse professionnelle au Québec : « Elle portait en

Pour en finir avec Cendrillon (2)

Pour clôturer leur saison 2022-2023 en grand, les Grands Ballets canadiens de Montréal nous proposent un autre classique insupportable, sexiste et passé date, un « ballet classique chatoyant », un « spectacle magique pour toute la famille », Cendrillon . Ben voyons donc.  Il existe maintes versions de ce conte très ancien, inspirant différents films, ballets, pantomimes et opéras. Plusieurs œuvres chorégraphiques ont vu le jour durant les périodes préromantique et romantique du XIXe siècle, il y a de cela plus de 200 ans. Et le ballet Cendrillon qui s’inscrivit au répertoire classique, sur la musique de Sergueï Prokofiev, est lui aussi basé sur le conte de Charles Perrault (1628-1703), tradition orale jetée sur papier à la fin du XVIIe siècle et repris par les frères Grimm au XIXe siècle. Déjà, ça part mal.  Bien connu du grand public, le récit met en scène une orpheline, petite « chatte des cendres » qui, grâce à ce mariage avec un prince charmant, parvient enfin à se sortir de la mi